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Aller au Nunavut et constater notre impact sur les oiseaux

La dislocation progressive de la banquise modifie l'habitat de la faune et l'environnement de la flore au Nunavut. Voyage au coeur de l'île de Hantzsch, à la sortie de la baie de Frobisher, au sud-est de l'île de Baffin, où l'on retrouve des colonies d'oiseaux de mer.

Un texte de Marie-Laure Josselin, à bord du CanadaC3

Le canot pneumatique est encore loin de l’île de Hantzsch, et pourtant les cris des oiseaux s’entendent très bien. Plus l'embarcation approche et plus ils deviennent forts, emplissant les oreilles des visiteurs, ébahis par le spectacle de milliers d’oiseaux plongeant et tournoyant autour d’eux.

« Peu de personnes sont venues ici, car c’est très difficile d’accès, on est loin d’Iqaluit. C’est très rare », explique Bianca Perren, paléoclimatologue au Britisth Antarctic Survey, mais qui, aujourd'hui, dirige le canot autour de l’île, à la recherche d’ours polaires, de renards arctiques et des différents oiseaux présents sur l’île.

Pour les oiseaux, il suffit juste de regarder, car les guillemots de Brünnich et les mouettes tridactyles prospèrent sur l’île de Hantzsch. Avec ses parois abruptes en granit, l’endroit est idéal pour se protéger des renards arctiques qui vivent sur l’île.

« Ce sont de vrais oiseaux de mer qui ne viennent sur terre que pour pondre et couver leurs oeufs. Le reste de l’année, ils le passent en mer, entre le Labrador, le Groenland et l’île de Baffin », explique Grant Gilchrist, chercheur scientifique pour Environnement et Changement climatique Canada, spécialisé dans les oiseaux marins de l’Arctique canadien.

L’Arctique, région qui constitue plus de 25 % de la masse terrestre du pays, sert d’aire de nidification pour des millions d’oiseaux et abrite de grandes colonies, comme celles-ci.

« Plusieurs des oiseaux qui volent au-dessus de nous sont plus vieux que nous. Ils peuvent aller jusque dans la soixantaine, même si la majorité vivent jusqu’à la trentaine », précise le scientifique en regardant en l’air les oiseaux. Puis il lâche : « Et ils nous rappellent que les océans sont connectés ».

Grant Gilchrist veut parler des plastiques. Ceux que l’on retrouve dans les estomacs des oiseaux. Il affirme même qu’il est facile d’en voir dans l’eau. Il vient juste d’en voir passer alors qu’il faisait une surveillance d’oiseaux sur le brise-glace, le Polar Prince du projet CanadaC3, naviguant entre l’île de Baffin et le Groenland.

« Les oiseaux marins sont attirés par des poissons blessés, des méduses ou des crevettes qui flottent à la surface. Or, les plastiques sont colorés, scintillants et flottent aussi à la surface. Ça attire les oiseaux qui les ingèrent », créant une accumulation dans le ventre qui peut les conduire, dans les cas extrêmes, à la mort.

Encore étourdi par le spectacle des oiseaux, il explique que ces oiseaux permettent d’étudier aussi les changements marins, grâce à l’installation de micropuces.

Selon le chercheur, le changement le plus flagrant dans l’Arctique canadien est la condition de la banquise. À certains endroits, les glaces de mer descendent quatre à cinq semaines plus tôt qu’il y a 25-30 ans, entraînant de graves conséquences pour l’espèce qu’il étudie, l’eider à duvet, un canard plongeur, le plus gros canard de l’hémisphère nord.

« À court terme, l’eider en profite, car comme la glace est partie, il peut aller manger les moules bleues plus tôt dans l’année ». Cependant, si l’eider cohabite depuis longtemps avec les ours polaires, les glaces libérées précocement à cause des changements climatiques menacent cette cohabitation.

« Au printemps, les ours sortent chasser les phoques sur les glaces de mer. C’est la période où les eiders couvent leurs oeufs. Mais maintenant, les glaces partent plus tôt, donc les ours ne se retrouvent plus sur les glaces et vont sur les terres plus tôt. Les premières qu’ils atteignent sont celles où se trouvent des colonies d’eiders. C'est une question de timing. Comme les oeufs ne sont pas encore éclos, les ours les mangent. Ce sont des prédateurs opportunistes », explique Grant Gilchrist.

Le changement d'état des glaces augmente de façon draconienne la probabilité que les oeufs soient mangés, et qu’il y ait de moins en moins d’eiders à duvet.

Un cours de sciences offert sur un canot pneumatique, au milieu de l’Arctique, avec des oiseaux au-dessus de la tête, laisse Elaine Chin, une participante de l’expédition CanadaC3, sans mots pour décrire cette impression d’être dans un musée vivant. Un moment incroyable.

Mais un moment durant lequel elle a pensé que « c’était de notre faute ». « Même si on est de l’autre côté du monde, nos déchets reviennent en Arctique, dans les animaux », conclut-elle.

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