Chacun de nous a une petite voix intérieure avec laquelle il entretient un dialogue quotidien. Curieusement, son fonctionnement reste encore inexpliqué. Des neuroscientifiques tentent aujourd'hui, avec les techniques modernes d'investigation, de mieux cerner cette étonnante particularité de l'être humain.

Un texte d'André Bernard de l’émission Découverte

Pendant que vous lisez ces lignes, vous l’entendez sans doute dans votre tête. Votre petite voix est au travail. Elle répète les mots que vos yeux et votre cerveau viennent de capter. Même chose si vous calculez dans votre tête ou si vous répétez un numéro de téléphone pour tenter de vous en souvenir.

La petite voix joue un rôle fondamental sur le plan de la cognition : elle nous aide à apprendre, à mémoriser, mais aussi à réfléchir, à s’autoréguler et à se motiver.

Notre petite voix nous aide à nous construire comme personne, à organiser notre pensée, à devenir plus structuré et à mieux planifier des choses. Elle est très utile tout au long de notre vie.

Émilie De Tournay-Jetté, psychologue, Institut universitaire de santé mentale de Montréal

Cette petite voix intérieure se construirait lentement dès la jeune enfance. D’ailleurs, si vous observez un enfant jouer seul, il est fréquent de l’entendre décrire à voix haute les pensées qui traversent son esprit.

C’est plus tard dans l’enfance que le discours s’internalise et que se développe un véritable dialogue entre nous et notre petite voix.

On a deux grands modes de parole intérieure : une qui est délibérée, du type « il faut que je fasse ma liste de courses », et l’autre qui est le vagabondage mental verbal, plus spontané, qui survient à n'importe quel moment.

Hélène Lœvenbruck, chercheuse en neurolinguistique, Laboratoire de psychologie et neurocognition, CNRS, Université Grenoble Alpes

Le discours intérieur se distingue aussi par l’utilisation du « je » ou du « tu » quand on s’adresse à soi-même : « Je dois passer à la banque » ou « Allez, tu vas y arriver, encore un coup! ».

On croit que l’utilisation du « je » serait davantage associée aux tâches de planification et de réflexion; quant au « tu », il serait davantage employé pour s’autoréguler ou s’automotiver, un peu comme si on portait un regard extérieur sur soi et sur ses gestes.

Le quart de notre vie

L’intensité de ce dialogue intérieur serait très variable d’une personne à l’autre, mais selon les travaux du psychologue et chercheur américain Russell Hurlburt, on passe, en moyenne, le quart de notre vie éveillée à se parler intérieurement.

Ces mesures peuvent cependant être imparfaites. L’étude même de la voix intérieure présente certaines difficultés. Après tout, elle est imperceptible à l’œil nu et on ne l’entend pas.

D’ailleurs, c’est ce qui a longtemps limité l’intérêt qu’on a accordé à la recherche fondamentale à son sujet. Elle était, et est toujours, empreinte d’une part de subjectivité car on doit se fier en partie à ce que les participants aux études rapportent entendre dans leur tête.

Depuis peu, par contre, on observe un regain d’intérêt pour son étude. Des neuroscientifiques du Laboratoire de psychologie et de neurocognition à Grenoble, en France, ont lancé il y a trois ans un grand projet de recherche sur la parole intérieure.

On veut savoir si la parole intérieure est de nature productive, est-ce que c'est une action qu'on est en train de produire ou est-ce quelque chose qu'on perçoit, des souvenirs de parole qu'on a et qu'on "réévoque".

Hélène Lœvenbruck, chercheuse en neurolinguistique, Laboratoire de psychologie et neurocognition, CNRS, Université Grenoble Alpes

Trouver la voix

Pour tenter de répondre à cette question, les chercheurs utilisent des outils qui permettent de mesurer l’activité cérébrale des participants : l’imagerie par résonnance magnétique fonctionnelle (IRMf) et les électroencéphalogrammes intracrâniens (iEEG).

Durant la séance d’IRMf, les participants à l’étude doivent suivre les instructions que leur dicte une voix alors qu’ils sont allongés dans l’appareil. On les place graduellement dans un état mental où ils seront amenés à réfléchir, à reproduire des conversations passées et par conséquent, à utiliser leur voix intérieure.

L’expérience permet d’identifier les grandes zones du cerveau qui sont sollicitées durant le discours intérieur.

Pour avoir une idée plus fine de la séquence temporelle d’allumage des réseaux de neurones, on a recours à l’iEEG. En fait, on tire profit des électrodes qui sont implantées temporairement dans le cerveau de certains épileptiques (pour des raisons médicales) afin de mesurer l’activité des neurones dans les zones du langage et de la parole, alors que les participants dialoguent avec leur voix intérieure.

Nos résultats jusqu'à maintenant ont montré que ce sont plutôt dans les régions frontales où commence le processus. Sur cet aspect, la parole interne est donc très semblable à la parole produite normalement avec articulation et vocalisation.

Monica Baciu, neuroscientifique et directrice du Laboratoire de psychologie et neurocognition, CNRS, Université Grenoble Alpes

Autre indice qui laisse penser que la parole intérieure se rapproche davantage de la parole à voix haute, c’est qu’on a découvert en mesurant, par électromyographie (EMG), que la production de la parole intérieure génère des micromouvements des lèvres.

Ces découvertes permettent, petit à petit, de mieux comprendre les mécanismes fondamentaux qui animent la voix intérieure. Elles pourraient éventuellement permettre d’explorer de nouvelles avenues en recherche clinique et ultimement d’élaborer de nouvelles thérapies destinées aux gens qui éprouvent des problèmes avec leur voix intérieure.

Chez les anxieux profonds, par exemple, la parole intérieure tourne en boucle et les empêche parfois d’agir. Chez les schizophrènes, la voix intérieure peut se transformer en hallucinations auditives alors que les voix qu’ils entendent ne sont plus perçues comme venant d’eux-mêmes, mais provenant d’une entité extérieure.

Thérapie par avatar

L’institut Philippe-Pinel de Montréal, en collaboration avec l’Institut universitaire de santé mentale de Montréal, a récemment mis sur pied une thérapie expérimentale pour soigner les schizophrènes aux prises avec des hallucinations auditives.

Cette thérapie, dirigée par le Dr Alexandre Dumais, consiste à construire un avatar qui prend la forme du personnage qu’entend le patient, dans sa tête.

Le discours de l’avatar sera identique à celui qu’entend le schizophrène. Le patient doit confronter sa voix persécutrice dans un monde de réalité virtuelle. Ainsi, au fil des séances de thérapie, le psychiatre veille à transformer graduellement le dialogue qui s’est installé au cours des ans entre le schizophrène et ses voix intérieures.

L’objectif est de permettre aux patients souffrant d’hallucinations auditives de gagner graduellement en confiance pour mieux gérer l’impact ou la fréquence de ces voix dans leur vie quotidienne. Des voix qui les persécutent verbalement au point de perturber leurs activités, leur confiance et leurs comportements sociaux.

Les résultats préliminaires de la recherche montrent que, dans certains cas, les hallucinations ont presque disparu; dans d’autres cas, elles n’ont pas disparu, mais les patients arrivent à mieux interagir avec elles.

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