Il y a 10 000 ans, la vache n'existait pas. Il y avait l'auroch, cet impressionnant ruminant de 2 mètres au garrot et aux longues cornes menaçantes, dont les premiers humains faisaient des portraits sur les parois des cavernes. Comment l'auroch, aujourd'hui disparu, est-il devenu la vache de nos étables?

Un texte d'Aubert Tremblay, de la Semaine verte, d'après un documentaire de Jean-Christophe Ribot

Un jour, l’humain s’est mis à en contrôler rigoureusement la sexualité. Ce faisant, il a remodelé l’animal d’origine pour l’adapter à ses propres besoins. Et la dangereuse bête sauvage est devenue la placide et calme productrice de lait qui rumine tranquillement dans nos étables et nos champs.

Quand on dit " domestication ", cela signifie : "Je crée une barrière à la reproduction, je ne les laisse plus se reproduire comme elles veulent."

Eva-Maria Geigl, paléogénéticienne, Institut Jacques Monod

Quatre cents ans après la mort du dernier auroch, la vache parade dans les foires. Elle est bichonnée, jugée, examinée sous toutes les coutures, et les plus belles – selon nous – reçoivent des trophées.

Elles ne ressemblent plus à leurs ancêtres et leur corps a évolué au gré des besoins de l’industrie. Il y a quelques décennies, par exemple, on cherchait des pis plutôt bas, faciles à traire à la main. Depuis la traite mécanique, ils sont remontés!

Pendant plus de trois siècles, le façonnage des bovins a été relativement lent, les humains se contentant de choisir qui s’accouplait avec qui. La copulation était naturelle. Toutefois, dans les années 60 a eu lieu la grande révolution sexuelle des vaches, en deux temps : insémination artificielle, puis congélation du sperme.

Révolution sexuelle

Il n’y a plus de taureaux dans les étables, ou si peu. Les vaches ne voient jamais de mâles. C’est l’inséminateur qui vient les voir avec, dans de fines paillettes de verre, des dilutions de sperme soigneusement choisies pour chacune, selon les besoins : l'amélioration du pis, des pattes ou même du lait.

Une main profondément enfoncée dans l’anus de la vache, l’inséminateur guide la paillette, qu’il a insérée dans le vagin, pour lui permettre de franchir le col de l’utérus. Les spermatozoïdes sont ainsi injectés tout près du but.

Certains éleveurs séparent même leur troupeau de femelles en deux : les donneuses et les porteuses.

Les premières, une fois inséminées, fournissent les embryons (plusieurs par vache, parce qu’on provoque chimiquement une « superovulation »), et on transplante ensuite chacun de ces embryons dans une mère porteuse.

Les mâles, de leur côté, sont peu nombreux. On ne garde que ceux dont les descendantes ont le profil recherché. Pour les choisir, on suit un protocole compliqué qui dure cinq ans et on ne garde que les meilleurs 10 %, qu’on installe dans des centres spécialisés pour recueillir leur sperme.

Un taureau d’insémination artificielle peut produire, si on ne l’arrête pas, des millions de doses.

Didier Boichard, professeur de génétique animale, INRA (Institut national de la recherche agronomique)

Pour les taureaux laitiers, la sexualité se résume à monter de jeunes mâles (pas des femelles pour ne pas avoir de vraie copulation) et à éjaculer dans un vagin artificiel présenté juste au bon moment.

Le sperme est ensuite dilué (chacun peut donner jusqu’à 1000 doses), congelé et expédié n’importe où dans le monde.

Un taureau vedette français, Jocko Besné, a été « collecté » ainsi trois fois par semaine pendant 15 ans. Il a eu 400 000 filles dans 60 pays. Cela représente un revenu total de 20 millions de dollars.

Révolution génétique

Après cette révolution sexuelle, il y a eu la révolution génétique.

Depuis 2009, on peut choisir les meilleurs taureaux et les meilleures vaches en examinant leurs gènes. Cela accélère encore la sélection, et le processus est bien meilleur marché.

On ne garde plus les mâles qu’un ou deux ans. Ils sont vite remplacés par de meilleurs. Le remodelage de la vache n’a jamais été aussi rapide.

Par contre, cette grande efficacité de reproduction a créé un problème de consanguinité. Qu’à cela ne tienne, la génétique permet de diminuer le risque. Il suffit de créer un indice de consanguinité et de l’intégrer à l’équation complexe qui permet de choisir le bon taureau pour la bonne vache.

La science nous dit assez clairement que, lorsqu’on s’éloigne trop de la forme qu’une espèce a prise au cours de son évolution, la fertilité et la santé sont en danger.

Leslie Hansen, professeur de génétique, Université du Minnesota

Une vache un peu femme

On a même commencé à modifier artificiellement le génome des vaches, comme cela se fait couramment pour les plantes.

La vache Rosita, par exemple, qui a l’air bien ordinaire dans son petit enclos en Argentine, a des gènes humains. Elle produit un lait de femme, grâce à deux gènes que le chercheur Nicolas Mucci, généticien de l’Institut national de technologie agricole en Argentine, a tout bonnement achetés sur Internet.

Il a mis quatre ans à réussir à produire un embryon viable à partir d’ovules dans lesquels il avait inséré ces fameux gènes. Il lui reste maintenant à s’attaquer à l’acceptabilité sociale.

Il est peut-être choquant de lire sur une boîte de lait pour bébés : "produit venant d’un animal génétiquement modifié". Mais la tendance va s’inverser quand on acceptera que cette nourriture apporte des bienfaits plutôt que des dommages.

Nicolas Mucci, généticien de l’Institut national de technologie agricole en Argentine

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