Il y a des choses vraies dans ce livre de Josée Blanchette dont on a beaucoup parlé cette semaine - un livre intitulé Je ne sais pas pondre l'œuf, mais je sais quand il est pourri (Flammarion-Québec). Un livre qui fait, je le rappelle, un procès radical de la chimiothérapie du cancer.

Un texte de Yanick Villedieu, animateur de l'émission Les Années lumière

Des choses vraies et connues, par exemple :

  • les chimios ne s'appliquent pas avec la même efficacité à tous les cancers et elles ne conviennent pas de la même façon à tous les patients ;
  • les chimios ont des effets secondaires souvent très lourds, et elles sont même parfois mortelles - plusieurs témoignages qui illustrent le livre sont poignants et éloquents ;
  • les chimios ne prolongent parfois la vie des patients que de quelques petites semaines, tout en leur gâchant les quelques mois qui leur restaient à vivre ;
  • lles chimios peuvent avoir un coût exorbitant, déterminé par des compagnies pharmaceutiques qui ne sont pas à des entreprises de charité, sinon de cette charité bien ordonnée qui commence par soi-même ;
  • la médecine, essentiellement curative, est souvent interventionniste à l'extrême, surtout quand elle est pratiquée par des médecins dont les croyances ou la religion les fait placer le prolongement de la vie au-dessus de tout, y compris au-dessus de la qualité de la vie - ce que Josée Blanchette appelle « l'artillerie lourde de l'acharnement thérapeutique »

Le livre a d'autres mérites. Celui de montrer à quel point il est important de ne pas s'en remettre aveuglément à la médecine : avant d'entreprendre un traitement important, chimiothérapie ou autre, le patient, idéalement aidé d'un proche, devrait y penser plusieurs fois, obtenir au moins un deuxième avis, s'informer, lire, fouiller, écouter d'autre voix, d'autres conseils. Le livre insiste aussi sur la nécessaire responsabilisation des gens face à leur santé, en particulier en adoptant des saines habitudes de vie, exercice physique, alimentation, en prévention et en « postvention » du cancer.

Il y a tout cela dans le livre de Josée Blanchette, que tout le monde ne lira pas même si tout le monde en parle. Mais hors du livre, il y a son message, taillé à la hache, qu'en retient le grand public : la chimio, ça ne vaut rien, ça rend malade, ça peut donner le cancer, ça risque de tuer - bref, la chimio, c'est du poison (ce qui, soit dit en passant, n'est pas faux, puisque la chimio vise, justement, à empoisonner les cellules cancéreuses).

Il y a aussi ce fameux chiffre de 2 % d'efficacité globale des chimiothérapies chez l'adulte, que Josée Blanchette cite à l'appui de sa charge anti-chimio. Ce chiffre provient d'une étude australienne publiée en 2004, qui portait sur 22 formes de cancer et regroupait plus de 225 000 patients en Australie et aux États-Unis. Selon cette étude, la chimio seule n'avait contribué qu'à un peu plus de 2 % de la survie des patients 5 ans après le diagnostic.

Souvent citée, cette étude a aussi été critiquée, entre autres parce qu'elle excluait les leucémies, des cancers qui répondent bien à la chimio.

Sans oublier que l'étude australienne portait sur des traitements administrés au mieux dans les années 1990, mais aussi peut-être avant : la prendre pour référence en 2016 revient à affirmer qu'on n'a fait aucun progrès au cours des 20 dernières années, ce qui est évidemment absurde. Au cours de cette période, l'espérance de vie après un diagnostic de cancer, y compris pour les cancers les plus fréquents, a augmenté non pas de quelques mois, mais de plusieurs années - grâce entre autres à la recherche en oncologie, chirurgie, radiothérapie et chimiothérapie.

Parce que des recherches et des essais cliniques - souvent payés par les compagnies pharmaceutiques, mais pas forcément biaisés pour autant -, il s'en fait beaucoup. Ce qui permet d'améliorer les traitements petit à petit - et souvent par essais et erreurs, c'est vrai, mais c'est ainsi que procède ce mélange d'art et de science qu'on appelle la médecine.

Et les médias dans tout cela? Quel devrait être leur rôle? Quelle est leur responsabilité? J'ai toujours dit que, lorsqu'ils abordent des questions aussi complexes et sensibles que la maladie et la santé, ils doivent prendre garde à ne pas susciter de faux espoirs. Cette affaire de l'efficacité et de la dangerosité de la chimio, à Tout le monde en parle notamment, montre qu'ils doivent aussi prendre garde à ne pas susciter des désespoirs indus.

Il faut donc en prendre et en laisser dans la croisade de Josée Blanchette. Elle écrit que, dans son livre, « il ne manque qu'une voix (...). Une voix que nous n'entendrons jamais, celle de ceux qui sont morts à cause des traitements qu'on leur a infligés. » Je crois qu'il y manque une autre voix, celle de ceux qui sont vivants, et en bonne forme, grâce aux traitements qu'ils ont reçus.

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