Encore une fois, cette semaine, une arme chimique a été utilisée en Syrie. Et, encore une fois, sur la population. Le bilan, sans doute incomplet, fait état d'une centaine de morts, dont de nombreux enfants, et d'au moins 160 blessés, tous dans des conditions horribles – une horreur qu'on a vu défiler toute la semaine sur tous nos écrans.

Un texte de Yanick Villedieu, animateur de l'émission Les années lumière

L’arme chimique probablement utilisée, le sarin, est un puissant neurotoxique, ce qui veut dire qu’il s’attaque au système nerveux. Difficultés respiratoires, nausées, production surabondante de salive, vomissements, incontinence, perte de conscience, paralysie, puis convulsions et, finalement, mort par asphyxie : le sarin est une telle horreur qu’il est considéré, par les Nations unies, comme une arme de destruction massive – comme le sont d’ailleurs les nombreux autres composés utilisés dans les armements chimiques.

Depuis 1993, il est interdit d’en produire et d’en conserver. Tous les stocks auraient dû être détruits avant 2007. La Syrie de Bachar Al-Assad, qui est devenue partie à la Convention sur l’interdiction des armes chimiques en 2013 seulement, soit n’a pas détruit tout son énorme arsenal, comme elle était censée le faire, soit en a produit de nouvelles.

Les armes chimiques sont utilisées depuis des lustres. On en trouve mention dès l’Antiquité, notamment chez les Grecs et chez les Romains. Même chose au Moyen Âge, puis à la Renaissance, où l’on utilise de la chaux vive et de l’arsenic pour en asperger l’ennemi, puis au cours des siècles suivants. Mais ces armes restent relativement artisanales, et relativement peu employées.

Tout change soudain avec la guerre de 1914-1918 : on passe alors à la production industrielle des armes chimiques, utilisées dès le début des hostilités. Une attaque massive au chlore, en 1915, fait 10 000 victimes, mortes ou mises hors de combat. L’industrie chimique invente toutes sortes de substances aux noms aussi barbares que les armes elles-mêmes : chlorosulfonate de dianisidine, phosgène, éther bromacétique, chloroformiate de méthyle chloré, bromure de benzyle, dérivés bromés de méthyléthylacétone... La plus célèbre de ces armes est, chimiquement, le sulfure de 2,2'-dichlorodiéthyle, plus connu sous le nom de gaz moutarde et appelé ypérite pour avoir été utilisé pour la première fois, en 1917, lors de la bataille d’Ypres, en Belgique.

On a encore en tête ces images de soldats portant des masques à gaz dans les tranchées : la guerre chimique faisait partie de leur terrible quotidien, d’un côté comme de l’autre. Tellement que la Grande Guerre a été surnommée « la guerre chimique ». En quatre ans, et sur le front de l’Ouest seulement, les belligérants auront utilisé plus de 110 000 tonnes de ces substances, qui auront fait plus d’un million de victimes, dont environ 100 000 morts.

Depuis un siècle, les armes chimiques ont continué d’être utilisées. De façon moins intense qu’en 14-18, c’est vrai. Mais en donnant toujours des scènes d’horreur. Et souvent, comme en Syrie cette semaine, en visant des civils – c’est d’ailleurs l’une des caractéristiques les plus dramatiques de ces armes, que de n’être pas seulement, ou même pas du tout, des engins à usage purement militaire.

Il faut aussi souligner que les armes chimiques – comme la plupart des armes modernes, et au premier plan l’arme nucléaire –, sont le fruit du travail de nombreux scientifiques et ingénieurs, parfois de chercheurs de haut niveau, comme le chimiste allemand Fritz Haber, Prix Nobel 1918. Ce prix fut controversé, Franz Haber étant l’un des hauts dirigeants de la guerre des gaz qui venait de se terminer au moment où il a reçu la distinction. Ou encore, comme le physicien Robert Oppenheimer, directeur scientifique du projet Manhattan, ce qui lui a valu d’être considéré comme le « père de la bombe atomique ».

La science, qui est souvent la meilleure des choses, peut aussi être la pire. Surtout quand elle se met au service de la guerre, même avec les meilleures justifications du monde. Car, il n’y a pas de guerres propres. Il n’y a que des guerres sales. Et même des guerres plus sales que sales. La guerre chimique, par exemple.

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