Des études menées pendant une quarantaine d'années au Japon indiquent que les pommes d'aujourd'hui seraient plus sucrées, moins acides et moins croquantes que celles de 1970. Qu'en est-il ici au Canada?

Ève Christian

  Un texte d'Ève Christian

C'est la faute au réchauffement du climat

Il semble bien que ce soit le climat qui se réchauffe qui en est responsable, car les recherches ont été réalisées sans modifier les pratiques agricoles. Pour les deux variétés de pommes étudiées - la Tsugaru qu'on connaît moins, et la Fuji, l'une des plus répandues dans le monde - il a été constaté que les bourgeons s'ouvrent plus tôt d'année en année et que la floraison est devancée.

L'agronome et entomologiste Gérald Chouinard de l'Institut de recherche et de développement en agroenvironnement (IRDA) croit que les études japonaises sont fiables aussi pour les régions canadiennes où se cultive la pomme.

Il a d'ailleurs lui-même participé à la rédaction d'un rapport indiquant que depuis une cinquantaine d'années, le débourrement des pommiers du sud-ouest québécois est devancé d'une douzaine de jours et la floraison d'une dizaine.

Cependant, concernant le taux de sucre, le degré d'acidité et la consistance, les producteurs constatent d'une année à l'autre que ça varie beaucoup, selon le temps qu'il fait.

Mais c'est aussi grâce au climat

Le réchauffement climatique a tout de même ses points positifs : il favorise les variétés tardives qui ont toujours plus de difficulté à arriver à maturité, comme l'Empire, la Gala ou l'Ambrosia.

Il y a une quinzaine d'années, les producteurs hésitaient à les cultiver, surtout de peur que les arbres ne survivent pas aux hivers trop rigoureux. Mais aujourd'hui, en raison des hivers moins froids et des étés plus chauds, ces risques sont de moins en moins présents.

Une autre variété qu'on cultive de plus en plus est la Honeycrisp; en général plus grosse, très croquante, juteuse et sucrée, elle est bien prisée des amateurs de pommes.

Cependant, on remarque que certaines variétés, comme la McIntosh, tardent à rougir, parce que les nuits fraîches de fin d'été ou du début d'automne se font plus rares. D'ailleurs, cela représente un défi pour les producteurs qui veulent mettre en marché de belles pommes rouges, tôt en saison. Au niveau du goût, plus longtemps elles restent dans l'arbre, plus elles accumulent des hydrates de carbone qu'elles convertissent en sucre.

On aurait tendance à penser qu'en raison des températures plus douces pendant l'automne, les pommes resteront sur l'arbre plus longtemps et finiront par rougir. C'est effectivement ce qui arriverait si les gens ne venaient pas les cueillir avant; car au moment où elles prennent enfin leur pleine couleur, il n'en reste plus beaucoup dans les arbres!

Puisque la maturation interne n'est pas directement reliée à la coloration externe, les pommes deviennent mûres physiologiquement avant d'avoir atteint leur beau rouge caractéristique et ont donc tendance à tomber rapidement.

Nouvelles régions pour la pomiculture

Au Canada, cinq provinces ont un microclimat parfait pour la pomiculture : beaucoup de vergers se retrouvent en Ontario et au Québec, un peu moins en Colombie-Britannique et quelques-uns sont en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick.

On n'en retrouve pas dans les Prairies parce que l'hiver est très froid et les températures descendent souvent sous la limite physiologique absolue de résistance au froid chez les pommiers : -37,5 °C; les arbres ne survivraient pas. Mais avec un climat qui se réchauffe, des épisodes de froid intense deviendront peut-être plus rares et par conséquent, de nouvelles régions pourront s'adonner à la pomiculture.

Des filets de protection

Les risques associés à la variabilité du climat, tels que des baisses soudaines de températures au printemps causant des gels de bourgeons ou de fleurs, ou de la grêle endommageant les fruits, amèneront leur lot d'aléas.

Parmi eux, les insectes nuisibles. En raison des saisons plus longues et plus chaudes, certaines espèces arrivent maintenant à clore un cycle de maturité alors que d'autres développent une génération supplémentaire par année.

Le carpocapse, ce petit ver qu'on redoute parfois en croquant dans une pomme, cause davantage de problèmes. Et depuis peu, on trouve sur des cultures quelques individus de la redoutable punaise marbrée qu'on n'avait pas ici auparavant. Elle se nourrit de la sève de centaines de plantes, dont les pommes, les tomates, les poivrons, le soya.

Nos étés étant plus chauds, les producteurs s'attendent à ce que d'ici quelques années, elle termine un cycle de maturité et ravage les vergers. C'est pourquoi, au parc du mont Saint-Bruno en Montérégie, l'IRDA expérimente la protection des plants sous filets, sans pesticides.

Sur une quinzaine de rangées du verger expérimental, les pommiers sont sous filet. On y enregistre toutes sortes de données : la température, l'humidité, les taux de photosynthèse, de pollinisation et de sucre des fruits, la couleur et la maturité, les dégâts faits par les insectes.

Les chercheurs ont constaté que les pommes cultivées sous filets sont autant sucrées que celles à l'air libre, mais certaines années, leur maturité est retardée de quelques jours. Avec leurs mailles de 1 mm par 2 mm, ces filets ressemblent à nos moustiquaires de maison. Ils empêchent les insectes d'arriver aux fruits et protègent contre la grêle et les gels printaniers.

Et cela semble bien fonctionner : pendant deux ans, du gel nocturne (-1°C) s'est produit pendant la floraison, abîmant les fleurs ainsi que plusieurs fruits sur 40 % de la production des pommiers qui étaient non recouverts, indique M. Chouinard. Par contre, les filets posés sur les pommiers du verger expérimental ont gardé la température suffisamment haute et les dégâts liés au gel ont ainsi été évités, permettant la production de belles pommes Honeycrisp.

Qui sait, les filets seront peut-être une solution pour protéger les pommes de demain des conséquences des changements climatiques.

Merci à Gérald Chouinard, agronome et entomologiste à l'IRDA pour sa collaboration.

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