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L’interrogatoire judiciaire : la finesse plutôt que la force

[4e de 4] Dans le domaine judiciaire, l'interrogatoire des suspects est une étape-clé pour obtenir les preuves qui seront présentées en cour. Cependant, de nombreuses techniques populaires, telles que le polygraphe, sont critiquées par les psychologues judiciaires. Ceux-ci estiment que des techniques basées sur la cognition sont plus efficaces pour mettre au jour la vérité.

Un texte de Bouchra Ouatik, de l’émission Découverte

On l'imagine dans une atmosphère lourde, tendue, menaçante. L’interrogatoire présenté dans les séries policières et dans les films hollywoodiens est pourtant bien loin de la réalité.

« Ce qu’on l’on voit souvent à la télévision est cette petite salle vide, sombre, peu attrayante et inconfortable. Puis il y a cet interrogateur très près du visage du suspect, qui crie et qui utilise des techniques coercitives. Mais au Canada, ce n’est plus comme ça qu’on mène les interrogatoires lors d’une enquête », explique la psychologue judiciaire Brianna Verigin, qui a collaboré avec la Gendarmerie royale du Canada et qui poursuit aujourd’hui des études doctorales sur le sujet à l’Université de Maastricht, aux Pays-Bas.

Si les interrogatoires musclés sont délaissés, c’est qu’ils ont parfois mené des innocents à avouer des crimes qu’ils n’ont pas commis.

Le « détecteur de mensonges », une approche inefficace

Dans la culture populaire, on croit souvent qu’on peut déterminer si quelqu’un ment à partir de signes non verbaux, comme un regard fuyant ou des tics nerveux. Cependant, les chercheurs en psychologie judiciaire se montrent très critiques de cette approche, ainsi que du recours au polygraphe, couramment appelé « détecteur de mensonges ». Cet appareil mesure des signes physiologiques liés au stress, tels que le rythme cardiaque, la pression artérielle et la transpiration.

Plusieurs recherches en psychologie judiciaire ont démontré que les signes physiques du stress ne sont pas de bons indicateurs de mensonge, car le simple fait de subir un interrogatoire peut rendre n’importe qui nerveux.

« On présume que les menteurs sont plus nerveux que ceux qui disent la vérité », explique le chercheur en psychologie Ewout Meijer, de l’Université de Maastricht. « Lorsque vous êtes nerveux, votre coeur bat plus vite, vos mains sont moites, vous démontrez toutes sortes de signes physiologiques. Mais ceux qui disent la vérité peuvent aussi ressentir de l’émotion et démontrer ces signes. »

La surcharge cognitive

Mentir est exigeant pour le cerveau, car il faut inventer une histoire plausible, s’en souvenir dans les moindres détails et la raconter de manière crédible. Les risques de se tromper sont grands.

Une des approches prisées par la psychologie judiciaire consiste donc à accroître l’effort mental imposé au suspect dans le but de déceler les failles dans son histoire ou de l’amener à se contredire.

Une des façons d’y parvenir est de demander aux suspects de raconter leur témoignage en ordre chronologique inverse. « Si nous leur posons des questions inattendues ou si nous leur demandons de raconter leur histoire à l’envers, ça devient très difficile, et c’est là que l’on peut voir les suspects se tromper, car ils ne se sont pas préparés à ça », indique Brianna Verigin.

Utiliser les preuves stratégiquement

Si le suspect connaît d’avance les éléments qui pourraient l’incriminer, il peut modifier son témoignage pour être cohérent avec la preuve. C’est pourquoi les psychologues judiciaires suggèrent de ne dévoiler les preuves que lorsque le suspect a donné sa version des faits.

Une telle approche a été utilisée dans l’interrogatoire de Russel Williams, cet ex-colonel de l’armée canadienne condamné en 2010 pour le meurtre et le viol de deux femmes.

L’enquêteur qui mène l’interrogatoire demande d’abord au suspect s’il a déjà eu un contact avec les deux victimes ou s’il s’est déjà rendu chez elles. Ce n’est qu’après que Williams a catégoriquement nié ces faits que l’enquêteur lui dévoile les preuves : les policiers ont relevé sur la scène du crime les empreintes des bottes qu’il porte ainsi que les traces des pneus de sa voiture. À ce moment, Russel Williams n’a d’autre choix que d’avouer ses gestes.

Images : Police provinciale de l'Ontario

Quand le cerveau ne ment pas

Certains éléments du crime, tels que l’arme utilisée, ne sont connus que du coupable. Une des techniques étudiées par le psychologue judiciaire Ewout Meijer consiste à utiliser un électroencéphalogramme, qui mesure l’activité électrique du cerveau.

Le chercheur présente aux suspects une série d’images parmi lesquelles se trouve un élément relié à la scène de crime, par exemple l’objet volé. « Nous mesurons l’onde cérébrale P300. Il s’agit d’une onde générée par un stimulus qui est différent des autres », explique Ewout Meijer.

Avec cette approche, même si le suspect nie reconnaître l’objet, son cerveau ne ment pas.

Bien que les nouvelles techniques développées par les psychologues judiciaires ne soient pas un moyen infaillible de connaître la vérité, elles fournissent de précieux outils aux enquêteurs pour compliquer la tâche aux menteurs.

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