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La grue du Canada : oiseau de malheur des agriculteurs

L'appel des grues a commencé à se faire entendre en Abitibi-Témiscamingue. Encore peu visibles, ces oiseaux échassier, qui peuvent faire jusqu'à 117 cm de haut, sont perçus comme une menace pour plusieurs producteurs de la région.

Un texte de Lise Millette

Le producteur céréalier Mathieu Rancourt et sa conjointe Lou Pagliari sont nerveux à l'écoute du cri des grues. L'oiseau a beau avoir la grâce d'une ballerine, avoir un vol silencieux et un joli masque rouge autour des yeux, cet intrus n'a pas su se faire aimer en Abitibi-Ouest.« Juste ici, en arrière, on avait estimé à 70 ou 80 tonnes d'orge qu'elles avaient mangé », explique Mathieu Rancourt.

« Le problème, c'est ce que sont des animaux pour lesquels même si on leur fait peur, ils reviennent quand même », ajoute Lou Pagliari. « Ils vont voler et revenir se poser. C'est très difficile à faire fuir », ajoute-t-elle.« Et elles te voient venir de loin parce qu'elles ont un long coup. C'est presque impossible de faire partir de nos champs une fois qu'elles se sont implantées », se désole Lou Pagliari.

Chasser les grues, la solution?Depuis déjà quelques années, des agriculteurs, l'Union des producteurs agricoles (UPA) et la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs (FédéCP) tentent d'obtenir un droit de chasse pour cet oiseau migrateur qui envahit les champs et ravage les cultures et principalement les champs d'orge.Malgré des demandes répétées pour obtenir un droit de chasse pour la grue, le Service canadien de la faune n'a toujours pas donné son aval à cette avenue, et ce, même si les tentatives d'effarouchement n'ont rien donné pour chasser l'oiseau des terres agricoles.

Devant des échecs répétés, et avant de subir un autre automne ravageur, la FédéCP souhaite proposer d'aider le Service canadien de la faune à identifier quelle est la population de grues qui migrent dans la région afin de trancher la question de la survivance de l'espèce.« Nous, on est prêt à payer les coûts pour faire analyser et pour savoir de quelle population il s'agit. On est prêt à aller chasser des grues, soit le nombre qu'ils demandent, et envoyer les parties dont ils ont besoin en laboratoire pour déterminer l'ADN. C'est ce qu'on va offrir au Service canadien de la faune », a affirmé le président régional de la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs, Clément Bérubé.Si la chasse est refusée, c'est que la survie d'une des espèces de grues au Canada est en péril.

La population de l'Est, qui se concentre dans la région des Grands Lacs, compte moins de 75 000 individus alors que celle qui migre plus au Nord, vers la Baie-James et l'Arctique, s'établit à plus de 500 000 individus.

Avant de donner le feu vert à la chasse, le Service canadien de la faune veut s'assurer que cette activité ne décimera pas davantage une espèce menacée.Des canons, des fusils, des chiens : rien n'y faitDifférents efforts d'effarouchement ont été tentés en Abitibi-Témiscamingue, notamment des épouvantails, des pistolets et des canons-effaroucheurs, mais sans grand succès. Les grues ont compris rapidement que les canons automatisés étaient réglés sur un cycle répétitif et régulier.« À une réunion de l'UPA, un producteur avait installé des épouvantails. Le lendemain, les grues étaient perchées sur les bras. Elles avaient bien vu qu'il n'y avait aucun danger », raconte Lou Pagliari.Gabriel Rancourt est pour sa part producteur à Sainte-Rose-de-Poularie depuis 42 ans. Au plus fort de l'invasion, il se rendait dans les champs en véhicule tout-terrain.

Hélène Noël, éleveuse de bovins de boucherie et de chiens de troupeau à Dupuy a quant à elle tenté un projet-pilote avec ses chiens.Elle s'est rendue à Roquemaure pour tenter d'effaroucher les grues, mais elle a vite été confrontée à un oiseau futé et en mesure de s'adapter rapidement.« Elles comprennent vite... et un moment donné, je me suis dit : elles sont en train de me "niaiser". Elles savent que je n'aurai pas le temps de me rendre à l'autre bout, elles se déplaçaient en triangle, pour tenter elles-mêmes de m'effaroucher. Comme si elles se disaient que j'allais me tanner », soutient-elle.Cette dernière n'est toutefois pas prête à conclure que l'effarouchement avec des chiens ne fonctionne pas, mais il faudrait, selon elle, tenter l'expérience avec plus d'une équipe pour vraiment dissuader les grues et lancer une opération sur plusieurs semaines, comme pour les bernaches du Canada.Évidemment, les coûts associés à ce type d'offensive sont importants.

« Je connais des gens qui en font du côté d'Ottawa. Ils vont effaroucher dans les parcs, les terrains de golf et c'est 60 $ de l'heure. Pour les outardes, c'est au moins pour que les oiseaux comprennent que l'endroit est hostile pour eux. Et tu dois le faire au printemps et à l’automne, soit les deux périodes de migration », explique-t-elle.Des compensions insuffisantes« Il y a des producteurs qui ont complètement arrêté de faire de l'orge », soutient le président de l’UPA en Abitibi-Témiscamingue, Pascal Rheault.

« Pour le programme de sauvagine, il n'y a eu que quatre producteurs qui ont appliqué et il n'y avait que 4000 $ en compensation. Le programme ne fonctionne pas vraiment. Alors aussi bien dire que les solutions ne sont pas nombreuses », ajoute-t-il.Auprès de la Financière agricole, M. Rheault précise qu'il faut qu'il y ait au moins un hectare de contigu qui a été mangé. « Il y a des pertes au printemps, difficiles à quantifier, parce que quand elles viennent jouer dans les semis, on ne le sait qu'à l'automne et encore... Est-ce qu'il s'agit d'une mauvaise germination ou alors les grues qui ont mangé les semis? C'est donc assez compliqué », estime-t-il.Il y a deux ans, lorsque ses champs ont été ravagés, Gabriel Rancourt s'était prévalu du programme. Loin de le compenser, cette démarche ne l'a que mieux convaincu de changer de culture.« Elles ont tout saccagé. Soixante acres d'orge, mettons ça à une tonne à l'acre - et je ne suis pas généreux - ça représente au moins 10 000 $ de pertes et j'ai reçu 2000 $. Ce n'est pas un programme qui est à la hauteur. Les producteurs ont arrêté d'en faire, moi le premier... Alors je ne fais plus d'orge ici », soutient M. Rancourt.

Comme l'UPA et la FédéCP, il penche du côté de la chasse pour mieux contrôler les grues. Il espère qu'à l'instar d'autres envahisseurs des champs, la déprédation sera permise.

La viande de grue serait par ailleurs intéressante pour le chasseur, avance Clément Bérubé.« Avec les gens de l'ouest qui ont le droit de chasser, en Saskatchewan, en Alberta et au Yukon, de même que quelques États américains, ils l'appellent 'le steak du ciel'. Une viande rouge comme du steak. Le corps est plus gros qu'une Bernache alors il y a de bonnes poitrines après ça! », dit-il.

La Fédération des chasseurs et pêcheurs aimerait beaucoup lancer son opération de chasse-cueillette d'ADN à l'automne.