Bonne nouvelle : Santé Canada a annoncé cette semaine que trois centres d'injection supervisée vont pouvoir ouvrir à Montréal. Il s'agit de lieux où des usagers de drogues par voie intraveineuse viennent s'injecter dans un environnement sécuritaire, sous supervision d'un personnel de santé dûment formé, avec des aiguilles et des seringues stériles – donc de lieux où ils sont à l'abri des risques de transmission d'infections, de surdose et de violence.

Un texte de Yanick Villedieu, animateur de l'émission Les Années lumière

Les trois centres de Montréal seront opérationnels dans quelques semaines, après que certaines questions de détail aient été réglées. Ils seront gérés par trois organismes communautaires qui ont une longue expérience dans le domaine : Cactus Montréal, Dopamine et Spectre de rue.

C’est une bonne nouvelle pour les toxicomanes eux-mêmes, bien évidemment. Les centres d’injection supervisée ont prouvé hors de tout doute leur efficacité et leur utilité. On le sait notamment grâce au fameux organisme appelé InSite, en opération à Vancouver depuis une quinzaine d’années. InSite reçoit plusieurs centaines de milliers de visites par an. Entre 2004 et 2010, 1418 overdoses se sont produites sur place, mais aucune n’a été fatale – grâce, bien sûr, à l’intervention immédiate du personnel médical. Il faut ajouter que les centres d’injection supervisée ont un autre avantage : ils mettent les toxicomanes en contact avec des services de santé qui peuvent les aider, éventuellement, à se sortir de leur dépendance.

Ce qui me paraît important dans l’annonce de Santé Canada, c’est aussi qu’on reconnaît officiellement ce que l’expérience et la recherche en santé publique ont montré et démontré depuis des années. L’approche dite « de réduction des méfaits » fonctionne (la réduction des méfaits, c’est la logique du moindre mal, par exemple distribuer des seringues et des aiguilles propres à des toxicomanes qui, autrement, utiliseraient du matériel infecté).

S’opposer à la réduction des méfaits relève d’un parti-pris idéologique qui refuse les faits et leur oppose une approche de Tolérance Zéro qui n’a jamais donné de résultats tangibles. C’est pourtant ce qu’ont essayé de faire les conservateurs du gouvernement Harper, qui ont déjà distribué au Canada un dépliant affirmant que la place des « drogués » n’est pas dans la communauté, mais « en cure de désintox ou en prison ».

On se rappelle également que le ministre de la Santé conservateur Tony Clement avait annoncé, en 2008, sa volonté de fermer InSite. L’affaire s’était rendue jusqu’en Cour suprême, qui avait finalement tranché en faveur d’InSite et des centres d’injection supervisée dans un jugement unanime de 2011.

Mais on peut aller encore plus loin dans la réduction des méfaits, cette fois en fournissant aux toxicomanes le produit qu’ils s’injectent (ce que ne font pas les centres d’injection supervisés, dont les usagers apportent leur propre drogue). On peut leur fournir un substitut de l’héroïne, la méthadone. Ou, quand la méthadone ne parvient pas à les aider à s’en sortir, une substance appelée diacéthylmorphine, le nom savant de l’héroïne pharmaceutique. L’étude NAOMI, menée à Vancouver et à Montréal de 2005 à 2008, a démontré l’efficacité de cette approche pour certains patients. NAOMI a même montré que le traitement à l’héroïne pharmaceutique peut avoir un meilleur rendement coûts-bénéfices que le traitement à la méthadone.

Avec l’annonce de ces nouveaux centres d’injection supervisés à Montréal, on peut dire que la raison – et ce qu’on appelle « la médecine fondée sur des preuves » – ont fini par prévaloir, et cela après des années de valse-hésitation de la part des pouvoirs publics, qui ont dû finalement s’ouvrir les yeux devant la réalité.

Comme je le disais ici il y a deux semaines, la dépendance aux opioïdes, dont le Fentanyl, est devenue une crise de santé publique majeure en Amérique du Nord. En « réduire les méfaits », c’est sauver des vies, des dizaines, des centaines et même des milliers de vies – les opioïdes tuent actuellement près de 30 000 personnes par an en Amérique du Nord.

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