Ce n'est pas Retour vers le futur. C'est Retour vers le passé. La nouvelle administration américaine donne en effet droit de cité - et légitimité - non seulement au climatoscepticisme, mais aussi au créationnisme.

Le créationnisme est cette croyance selon laquelle le monde a été créé il y a 6 000 à 10 000 ans, et avec lui, telles qu’on les voit aujourd’hui, les espèces vivantes actuelles, dont la nôtre, Homo sapiens. Le vice-président désigné Mike Spence, le numéro 2 après Donald Trump, est en effet un créationniste reconnu. Le nom d’un autre créationniste pur et dur, Ben Carson, a un moment circulé comme éventuel titulaire du portefeuille de l’éducation.

Je dis « retour vers le passé » parce que le créationnisme est un vieux film aux États-Unis. L’un des moments forts de cette histoire est le fameux « procès du singe », en 1925, dans le Tennessee. Un jeune professeur, John Scopes, avait enseigné Darwin et l’évolution à l’école publique de Dayton, en contravention à une loi qui interdisait de nier l’histoire de la création telle que racontée dans la Bible - qui interdisait, donc, de dire que l’homme descend du singe, ou qu’il partage avec lui un ancêtre commun. Scopes avait perdu son procès et avait été condamné à 100 dollars d’amende.

Ce procès retentissant, officiellement perdu par les pro-Darwin, avait en fait été gagné par eux au plan médiatique, les créationnistes apparaissant comme des obscurantistes opposés à la science. À noter que l’année suivante, la condamnation de Scopes avait été annulée pour vice de forme, mais que la loi du Tennessee est restée en vigueur jusqu’en 1967.

De semblables affrontements judiciaires auront lieu tout au long du 20e siècle aux États-Unis. Il y aura un « deuxième procès du singe » en 1982, puis un troisième en 2005, toujours gagnés par les évolutionnistes. Entre temps, en 1968, la Cour suprême aura invalidé une loi de l’Arkansas qui interdisait l’enseignement de l’évolution.

Mais les créationnistes, qui ont modernisé leur théorie en parlant du dessein intelligent (intelligent design), ne lâchent pas prise. Et il est sûr qu’ils vont se sentir légitimés, avec l’arrivée de l’équipe Trump, de ressortir sur la place publique. De recommencer leurs manœuvres. Pas nécessairement pour interdire l’enseignement de l’évolution, mais pour qu’on donne une place équivalente à la théorie de la création divine et à celle de Darwin.

Mais dire que les deux visions de la création du monde et des espèces sont équivalentes est aussi un retour en arrière. Qui s’appuie sur une confusion quant au sens du mot « théorie », généralement compris comme désignant des idées plus ou moins prouvées, pas très solides. Mais une « théorie scientifique » est au contraire une façon rationnelle, articulée, d’expliquer des faits.

Le grand paléontologue américain Stephen Jay Gould, qui a lui-même contribué à enrichir la théorie de l’évolution proposée par Darwin, le disait en ces mots : « L’évolution est une théorie. C’est aussi un fait. Et les faits et les théories sont des choses différentes. Les faits sont les données. Les théories sont des ensembles d’idées structurées qui expliquent et interprètent les faits. Les faits ne disparaissent pas quand les scientifiques proposent des théories rivales pour les expliquer. La théorie de la gravitation d’Einstein a concurrencé celle de Newton, mais les pommes ne sont pas restées en suspens dans l’air en attendant que l’une des deux l’emporte. »

N’en déplaise donc aux créationnistes, l’évolution est un fait. Un fait démontré par Darwin et par la multitude de ses émules depuis plus d’un siècle et demi.

La sélection naturelle pour expliquer comment l’évolution se produit est la théorie proposée par Darwin. Et même si elle a été complétée au fil des ans, elle tient toujours la route.

Être créationniste, c’est nier le fait de l’évolution des espèces - et c’est ne pas comprendre l’une des théories scientifiques les plus solides et les plus fécondes. Au fond, c’est manquer plus d’un siècle de découvertes scientifiques parce qu’on reste attaché à une lecture littérale des textes fondateurs de sa religion.

Mais la science et la religion appartiennent à deux mondes différents. Elles ne sont pas faites pour aller la main dans la main, ni d’ailleurs pour aller au même endroit - ce qui ne veut pas dire qu’elles doivent se faire la guerre.