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Les manchots Adélie et le rituel de l'élevage

Au bout du monde, dans l'est du continent antarctique, l'arrivée d'un iceberg a obligé certaines colonies de manchots Adélie à déménager. Voici pourquoi.

  Un texte de Ève Christian

La nouvelle

Peut-être êtes-vous tombé sur cette nouvelle surprenante qu'on a pu lire récemment dans des journaux sérieux comme le britannique The Guardian ou l'australien Sydney Morning Herald, qui semblaient conclure qu'un iceberg aurait mené 150 000 manchots à la mort et qu'ainsi, l'espèce sera éteinte d'ici 20 ans? Je vous rassure. Cette nouvelle est erronée.

Pourtant, elle venait de la revue scientifique Antarctic Science, d'une étude qui n'était probablement pas très claire, puisque visiblement, elle a créé de la confusion. Ça arrive, même dans les meilleurs médias.

La vérité

Oui, un iceberg s'est échoué et est coincé depuis décembre 2010 dans la baie de Commonwealth, dans l'est de l'Antarctique. Sa superficie de 100 kilomètres carrés oblige des milliers de manchots à faire un détour de 120 km pour s'alimenter dans la mer. Donc, les colonies habituellement installées dans cette région se sont probablement déplacées ailleurs, car la marche nécessaire pour accéder à la mer demandait trop d'énergie aux manchots.

Toutefois, aucune équipe scientifique n'a rapporté avoir trouvé des centaines de milliers de manchots adultes morts. Par contre, il y avait plusieurs carcasses gelées de poussins et des centaines d'œufs abandonnés.

Les manchots Adélie

Les manchots Adélie se reproduisent sur terre, mais se nourrissent en mer. On comprend qu'elle doit être facilement accessible, idéalement à moins de deux ou trois kilomètres des multiples colonies. Avec ce nouvel iceberg dans leur paysage, ces oiseaux ont compris qu'ils devaient se trouver un endroit plus adéquat pour vivre.

Ils ont d'ailleurs tout un rituel quand il est question de l'élevage de leur progéniture : autant le mâle que la femelle y participent. L'entente doit régner, car ils doivent avoir une bonne conciliation cuisine/famille afin de s'alimenter tout en veillant sur leurs œufs et ensuite en nourrissant leurs poussins.

Le cycle de reproduction

Le mâle arrive au lieu de la colonie au début de l'été austral, vers la mi-octobre, pour y construire son nid sur un terrain caillouteux. Cela fait, un couple se forme pour la reproduction. La ponte a lieu vers la mi-novembre, et l'éclosion se fera 34 jours plus tard.

La femelle pond deux œufs. Mais la survie des deux dépend de plusieurs éléments : un emplacement stratégique dans la colonie, un nid bien fait, des parents qui prennent bien soin d'eux.

La surveillance d'un parent est primordiale dès la ponte et jusqu'à ce que les poussins soient indépendants. En aucun cas, la progéniture ne doit être laissée seule, car les skuas antarctiques veillent!

Ces oiseaux ressemblant à des goélands attendent d'avoir le champ libre pour mettre le grappin sur l'œuf ou le poussin nouveau-né pour nourrir les leurs.

Papa reste, maman reviendra

Après la ponte, la femelle quitte le nid vers la mer pour restaurer ses réserves d'énergie, et les œufs restent sous la surveillance du mâle pendant environ un mois. Ils reposent entre les cailloux et le ventre du manchot. En fait, les plumes s'écartent un peu et permettent aux œufs de se réchauffer contre la peau du ventre. Le mâle tourne un peu les œufs, mais à peine. Quand un prédateur ou un humain s'approche, il montre des signes de stress, mais il ne quitte jamais son nid.

À son retour de la mer, la femelle reconnaît le mâle grâce à son chant, et en quelques secondes, le changement de parent est effectué. À son tour, la femelle couve les œufs pendant quelques semaines.

Après l'éclosion, les parents effectuent une alternance tous les deux ou trois jours. L'un est avec les petits, alors que l'autre est à l'épicerie (à la mer pour rapporter les victuailles).

Les poussins restent cachés sous leur parent jusqu'à ce qu'ils soient émancipés, habituellement vers la mi-janvier. Ça veut dire qu'ils sont alors assez gros et forts pour se défendre des prédateurs, et indépendants thermiquement, avec un duvet assez épais pour les protéger du froid.

À ce moment-là, les parents partent ensemble à la mer chercher les victuailles pendant que les petits se regroupent entre eux pour se réchauffer et pour se protéger des attaques des skuas, devenues moins fréquentes.

Si maman ne revient pas...

Mais il peut arriver que les choses ne tournent pas bien, soit la femelle ne revient pas, parce qu'elle s'est fait tuer pendant son périple ou que la chasse n'était pas bonne, soit le mâle n'a pas assez de réserves pour l'attendre.

Rappelons-nous qu'il est installé sur son nid pendant plusieurs semaines sans manger. Souvent de son poids initial de 7 ou 8 kg, il a maigri jusqu'à 3,5 kg au retour de la femelle! Il a alors deux possibilités, soit il meurt sur son œuf, soit il abandonne sa reproduction et part en mer pour survivre.

La plupart du temps, c'est cette option qu'il choisira, même s'il sait que sa progéniture ne survivra pas. Abandonner le nid peut sembler égoïste, mais chez cette espèce qui vit de 20 à 30 ans, la survie revient à l'adulte plutôt qu'au petit. Les adultes peuvent se reproduire tous les ans, alors qu'un œuf sans parent a de grands risques de ne pas survivre, soit en raison du froid ou à cause des skuas.

C'est une cascade hormonale qui amorce le départ du mâle vers la mer. Pendant le cycle de reproduction, la prolactine, qui est responsable des soins parentaux, est très élevée, alors que la corticostérone, l'hormone du stress, est à un bas niveau. Mais au fil du jeûne du mâle, le stress nutritionnel fait augmenter la corticostérone et induit une baisse de la prolactine, ce qui pousse le mâle à abandonner son nid.

Et s'il y a abandon, c'est certain que les œufs n'écloront pas et que les poussins ne survivront pas. C'est comme ça!

Merci à Marion Spée qui, pour son doctorat, est allée étudier les manchots Adélie sur l'île des Pétrels et qui m'a raconté son histoire. Cliquez ici pour voir son site.