Le Dr Mark Wainberg n'est plus. Le Montréalais avait consacré sa longue carrière au sida et à son virus, le VIH, le virus de l'immunodéficience humaine. Il est mort cette semaine sur une plage de Floride, dans des circonstances dramatiques, une noyade apparemment provoquée par une crise d'asthme aiguë. Il allait avoir 72 ans.

Un texte de Yanick Villedieu, animateur de l'émission Les années lumière

Chercheur de réputation internationale, longtemps directeur du Centre sida McGill, à l’hôpital Général juif de Montréal, il était aussi un homme engagé dans la défense des droits des séropositifs et des malades. Il savait sortir de son laboratoire pour se faire militant. Toutes et tous ont salué, cette semaine, le pionnier qu’il fut en matière de sida : il en avait fait son combat - scientifique, médical, humanitaire et politique - dès le début des années 1980.

À Genève, le directeur exécutif d’ONUSIDA, Michel Sidibé, a déclaré que « Mark Wainberg était un géant de la science du VIH » et que « son travail a contribué à sauver des millions de vies. »

Géant de la science du VIH, en effet. Le Dr Wainberg a été l’un des découvreurs, en 1989, d’un médicament qui allait changer le cours de la maladie. Aussi appelé lamivudine, le 3TC, inventé et développé à Montréal, était l’une des toutes premières molécules efficaces contre le VIH. Le 3TC est encore largement utilisé dans les trithérapies, grâce auxquelles l’infection est devenue une maladie chronique, et non plus une sentence de mort.

Toujours côté science du VIH, le Dr Wainberg a fait, et continuait de faire, des contributions majeures sur les mécanismes d’action des médicaments sur le virus. Il a aussi permis de mieux comprendre les mécanismes et les mutations génétiques de la résistance du virus aux médicaments. Avec son équipe, il travaillait toujours à trouver des moyens d’empêcher ces mutations de se produire.

Mais Mark Wainberg n’était pas qu’un fondamentaliste. Dans une interview au McGill Reporter, en 2000, il disait : « Je suis un activiste, tout à fait. » Et il ajoutait que, face à l’importance de la pandémie, « il nous incombe à tous d’être des activistes du sida. » Ardent militant de l’accès pour tous aux médicaments, il est l’un de ceux qui auront permis aux populations marginalisées et aux pays pauvres, ceux d’Afrique notamment, de bénéficier des retombées de la recherche sur les traitements du VIH-sida.

L’un des moments forts de son engagement d’activiste restera, pour moi, son rôle de premier plan dans la 13e Conférence internationale sur le sida, qui s’est tenue à Durban, en Afrique du Sud, en 2000. Mark Wainberg était alors président de l’International Aids Society, l’IAS, l’organisatrice de ces réunions d’envergure mondiale. C’était la première fois que l’événement avait lieu dans un pays du Sud, qui plus est dans l’un des pays les plus touchés du continent le plus touché par l’épidémie.

Cette conférence marqua un tournant dans l’histoire du sida. Elle mit à l’ordre du jour le devoir de la communauté internationale de mettre fin à la révoltante injustice de laisser mourir les patients des pays pauvres parce que les médicaments étaient trop chers pour eux.

C’est aussi lors de cette conférence que l’organisme présidé par Mark Wainberg eut le courage politique de tenir tête au président du pays hôte, Thabo Mbeki. M.Mbeki avait constitué un comité comprenant des personnes qui continuaient à affirmer que le VIH n’était pas la cause du sida, et même que c’était plutôt les médicaments anti-VIH qui en étaient responsables.

Cette théorie, qui avait suscité une longue controverse dans le milieu de la recherche sur le sida, avait finalement été abandonnée et tout le monde la croyait enterrée depuis une bonne dizaine d’années. Le fait de la ressortir des oubliettes, avec l’aval du président du pays, était consternant. Et dangereux, dans la mesure où ça remettait en question les médicaments, les tests de détection du virus, et même la prévention par la protection des relations sexuelles.

L’IAS avait publié, quelques jours avant la Conférence, la « Déclaration de Durban sur le sida », réaffirmant que le VIH est bien la cause de la maladie. Le texte avait été signé par plus de 5000 chercheurs et médecins du monde entier. La cérémonie d’ouverture de la Conférence, où se confrontaient les points de vue opposés du président Mbeki et de la communauté scientifique représentée par le président de l’IAS, Mark Wainberg, fut un moment mémorable.

Et une raison de plus, parmi bien d’autres, pour dire que l’homme qui a tragiquement disparu cette semaine aura été un grand, un très grand, de la lutte contre le VIH-sida.

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