La gestion de l'offre, qui régule entre autres la production du lait au Canada, est mise à mal ces derniers temps. Accord de libre-échange avec l'Union européenne, Partenariat transpacifique et importations massives de lait diafiltré en provenance des États-Unis... les brèches sont nombreuses. Ce modèle de production est-il encore efficace?

Un texte de France Beaudoin à La semaine verte

« Notre gestion de l'offre, elle est malade. » Le jeune producteur laitier Bruno St-Pierre résume bien l'état d'esprit des producteurs québécois que l'on voit manifester depuis quelques mois. Le 5 novembre dernier, à Saint-Bernard-de-Lacolle en Montérégie, ils étaient 200 à bloquer la circulation à la frontière pour dénoncer l'entrée au pays de lait diafiltré américain.

Le lait est un concentré liquide ultra-protéiné très avantageux pour les transformateurs, puisqu'il permet de fabriquer des fromages à moindre coût que le lait.

Classé par l'Agence canadienne des services frontaliers comme un concentré de protéines et non comme du lait, il entre au pays sans restrictions ni tarifs douaniers et prend la place du lait canadien.

« C'est laisser des produits importés venir nous compétitionner de façon déloyale », estime Marcel Groleau, président de l'Union des producteurs agricoles (UPA).

Ces importations créent un déséquilibre et tirent vers le bas le prix du lait pour les producteurs. À sa ferme de Grenville-sur-la-Rouge, dans les Laurentides, Bruno St-Pierre évalue ses pertes à 30 000 $ pour 2015.

Le prix du lait versé aux producteurs fait actuellement l'objet d'intenses négociations à l'échelle canadienne. Les industries comme Parmalat, Saputo et Agropur, principales utilisatrices de lait diafiltré, se disent prêtes à en cesser l'importation. Mais à condition d'ajouter au Canada une nouvelle catégorie de lait moins chère.

Les producteurs ontariens sont d'accord. Leurs vis-à-vis québécois, eux, refusent de vendre leur lait au rabais.

Fin des quotas laitiers en Europe

Le printemps 2015 a marqué la fin des quotas laitiers dans les pays faisant partie de l'Union européenne. Le prix mondial du lait s'est effondré au même moment.

En pleine crise économique, la Chine a acheté moins que prévu alors que l'embargo russe sur les produits européens se prolongeait. Résultat : en France, le prix du lait à la production a baissé de 25 % en moins d'un an. Depuis, les agriculteurs français survivent tant bien que mal.

D'autres, au contraire, profitent de la situation pour agrandir leur exploitation. Il n'y a pourtant pas de sortie de crise à l'horizon, selon le vice-président de la fédération française des producteurs de lait, Michel Lacoste.

« Supprimer toute régulation, c'est se mettre dans une logique de compétition entre producteurs qui fera des dégâts sur le plan économique et sur le plan social, pour un gain difficile à évaluer », estime-t-il.

La Suisse, elle, a mis fin aux contingentements laitiers en 2009, à la demande des producteurs de lait, qui avaient soif de développement, rappelle le vice-directeur de l'Office fédéral de l'agriculture, Dominique Kholi. « Je pense que la levée du contingentement laitier a vraiment permis à ce secteur d'évoluer », précise le fonctionnaire suisse.

Même si la production laitière suisse revêt encore un caractère paysan, certaines exploitations ont grossi et se sont modernisées. La production nationale de lait a augmenté et les organisations de producteurs négocient maintenant elles-mêmes le prix et les volumes avec les usines de transformation. Le prix du lait d'industrie a chuté de moitié. Résultat : même les agriculteurs aux installations modernes et efficaces vivent des moments difficiles.

Certains mettent la clé sous la porte. La ferme laitière de Philippe Bise, dans le canton de Fribourg, sera démantelée à la fin de l'année.

Les producteurs qui vendent leur lait pour la fabrication de produits à valeur ajoutée, comme le gruyère, s'en tirent mieux et obtiennent le double du prix pour leur lait. Mais ils craignent que cela ne dure pas. Ce qui fait dire à certains que le libéralisme en agriculture est une hérésie totale.

Production illimitée chez nos voisins du sud

Les Américains n'ont pas de système de gestion de l'offre. Le secteur laitier semble pourtant avoir le vent dans les voiles, au Wisconsin notamment, deuxième État laitier en importance, baptisé America's Dairyland.

Au Winsconsin, rien ne limite la production. C'est ce qui a convaincu le Canadien Gordon Speirs de vendre sa ferme en Alberta, en 2003, et de s'établir dans la communauté de Brillion, où il a bâti l'entreprise laitière de ses rêves. Il doit cependant composer avec la grande fluctuation du prix du lait sur le marché mondial.

Dans cet État du Midwest américain, les petites fermes laitières disparaissent au profit de grandes entreprises, souvent multigénérationnelles. Et l'impact environnemental de ces mégafermes est de plus en plus critiqué.

Les avantages du modèle canadien

La gestion de l'offre a protégé les producteurs laitiers canadiens de baisses de prix plus dramatiques encore, croit l'agroéconomiste Daniel-Mercier Gouin, de l'Université Laval. Au Canada, le prix à la production a baissé en moyenne de 7 % en 2015.

« Dans les autres pays, notamment les États-Unis, [...] la baisse des prix du lait en 2015 c'était près de 30 %, dit-il. En France, 15 % de baisse. Et finalement, en Nouvelle-Zélande où 95 % de la production est exportée, 48 % de baisse de prix. Donc, on voit qu'en termes de stabilité, le système de gestion de l'offre a fait le travail. »

Si la gestion de l'offre n'empêche pas la disparition de fermes laitières au pays, la tendance est moins accélérée. Le modèle canadien, avec sa mise en marché collective, assure aussi une production dans toutes les régions, favorisant ainsi l'occupation du territoire.

Pour le producteur laitier Bruno St-Pierre, il est clair que le modèle canadien mérite d'être préservé : « C'est un modèle coopératif. C'est un modèle solidaire. C'est un modèle d'entraide. On n'a pas l'impression que le voisin c'est un compétiteur. J'espère qu'on est capable de sauver ce qu'on a. »

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