S'il est, depuis quelques années, un grand casse-tête de la biologie et de la santé publique, c'est bien celui de la montée des allergies, allergies alimentaires en tête. Aux États-Unis, par exemple, le taux d'enfants allergiques aux arachides a plus que quadruplé depuis une quinzaine d'années. Le phénomène s'observe, à des degrés divers, dans tous les pays occidentaux. Et l'on commence à le voir en Afrique et en Asie.

La réponse des autorités médicales, en pédiatrie, a été de recommander d’éviter d’exposer les bébés et les enfants en bas âge aux substances allergènes : arachides, noix, œufs, lait, fruits de mer et j’en passe. Les organismes qui s’occupent des enfants ont aussi émis des directives, notamment dans les écoles, interdisant la présence de ces aliments, de peur que, par accident, un enfant allergique ne vienne à être en contact avec eux – ce qui peut avoir, on le sait, des conséquences dramatiques.

Cette approche de prohibition n’a pas changé grand-chose. Les allergies ont continué d’augmenter. Si bien qu’on commence à voir le vent tourner. Et sur deux fronts.

On vient d’apprendre que la CSDM, la Commission scolaire de Montréal, n’interdit plus la présence de ces aliments dans les boîtes à lunch des enfants. On note que cette interdiction pouvait créer un faux sentiment de sécurité chez les parents et chez les personnes qui sont en charge des enfants dans les établissements. On note aussi que, les allergies étant de plus en plus fréquentes et variées, « il faut apprendre à vivre avec les enfants allergiques », comme l’a dit un cadre de la CSDM à une journaliste du quotidien La Presse. En d’autres mots, il faut commencer à être moins allergique aux allergies.

L’autre grand changement, c’est dans les recommandations de la pédiatrie. On ne recommande plus de ne pas exposer les bébés sensibles aux allergies, ceux qui font de l’eczéma par exemple, aux arachides. On recommande, au contraire, de leur en donner dès l’âge d’environ 6 mois, et de le faire sur une base régulière. Pourquoi? Parce qu’une étude marquante, publiée au début de 2015 dans le New England Journal of Medicine, a montré qu’une telle pratique – celle de l’exposition précoce aux arachides –, réduit de façon spectaculaire le risque d’y être allergique à l’âge de 5 ans.

Bien sûr, ces changements ne règlent pas tout le problème des allergies. Il y a, et il y aura sans doute de plus en plus d’enfants allergiques dans les centres de la petite enfance, les garderies et les écoles. Il faudra donc apprendre à vivre avec eux, éduquer leurs camarades, savoir comment intervenir en cas d’urgence. Quant à l’étude du New England, elle ne démontre les vertus de la prévention que pour l’allergie aux arachides, ce qui ne s’applique pas nécessairement et automatiquement aux autres aliments.

Mais j’aime au moins deux choses dans toute cette histoire.

La première, c’est la raison pour laquelle on a fait cette étude sur l’introduction précoce des arachides dans l’alimentation des bébés susceptibles de développer l’allergie. L’idée provenait d’une observation au départ étonnante : les enfants juifs de Londres, à qui l’on ne donnait pas d’arachides dans leur première année de vie, couraient un risque dix fois plus élevé de développer cette allergie que les enfants juifs d’Israël, à qui l’on donnait, dès leur plus jeune âge, une friandise contenant de l’arachide. C’est ce qu’on appelle être ouvert à l’observation de faits, même curieux, et aux questions que cela suscite.

Ma deuxième raison d’aimer cette histoire, c’est ce qu’elle nous dit sur l’esprit et la démarche de la médecine scientifique, la médecine fondée sur des preuves. Cette médecine-là peut changer ses recommandations, quand nouvelles preuves il y a. C’est toute la différence entre la médecine scientifique et des pratiques médicales traditionnelles, ou parallèles, ou douces, qui ont souvent bien du mal à s’écarter de leurs manuels et textes fondateurs. Et encore plus de mal à les remettre en cause.

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