Vient-on de faire un pas de plus, cette semaine, vers la production d'HGM – d'humains génétiquement modifiés – comme on dit OGM, organismes génétiquement modifiés? Avons-nous franchi une ligne qu'on disait, hier encore, infranchissable au plan éthique?

Un texte de Yanick Villedieu, animateur de l'émission Les Années lumière

On peut se poser la question à la suite de la publication, mardi, d’un rapport de l’Académie nationale des sciences et de l’Académie nationale de médecine des États-Unis.

Ce rapport ouvre la porte à des essais cliniques impliquant la modification génétique de cellules germinales humaines (les ovules et les spermatozoïdes) ou de très jeunes embryons humains. Ces modifications génétiques, inscrites dans le génome des individus à naître, seraient donc transmises par eux aux générations suivantes, ce qui créerait une lignée humaine génétiquement modifiée.

Ce type de modifications étaient pourtant considérée, jusqu’à maintenant, comme inadmissible sur le plan éthique.

Pourquoi ouvrir maintenant la porte à cette inimaginable possibilité?

Parce que des techniques de modification de génome très simples, très peu coûteuses et hautement précises sont désormais disponibles. On pense surtout à la technique dite CRISPR-cas9, avec laquelle on peut « éditer » des gènes presque aussi facilement qu’on édite des mots et des phrases avec un programme de traitement de texte.

Et aussi, parce qu’on pourrait ainsi faire disparaître des maladies génétiques héréditaires causées par des mutations dans un seul gène. Les personnes dont on aurait corrigé le génome ne transmettraient plus le gène défectueux à leur descendance.

Bien sûr, les Académies américaines insistent sur le fait que ces essais ne devraient être entrepris qu’avec une extrême prudence. Elles mettent de nombreuses balises à ces éventuels essais. Entre autres, effectuer beaucoup plus de recherche pour évaluer les risques et les bénéfices réels de telles interventions; choisir des maladies graves, pour lesquelles des « alternatives raisonnables » n’existent pas; modifier des gènes défectueux uniquement dans le but de les rendre semblables aux gènes répandus dans la population; et, bien sûr, surveiller méticuleusement le déroulement des essais.

Ces balises, estiment les auteurs du rapport, sont suffisamment strictes pour empêcher les effets néfastes de ces interventions et pour respecter les règles d’une « science responsable ». Dans leurs esprits, soulignent-ils, « précaution ne veut pas dire interdiction ».

On le voit, l’Académie des sciences et l’Académie de médecine se veulent extrêmement prudentes dans ce rapport. Elles insistent pour réserver ces modifications génétiques transmissibles à la descendance uniquement à des objectifs thérapeutiques. Et elles les interdisent donc pour toutes autres fins.

Mais le fait est qu’une porte vient de s’ouvrir. On peut craindre que des apprentis sorciers en profitent pour pousser plus loin les modifications génétiques de l’humain, par exemple à des fins d’« amélioration » de l’espèce, pour « augmenter » la force physique ou l’intelligence, pour créer ce qu’on appelle parfois le « post-humain ».

À l’inverse, on peut espérer qu’il en ira de ces approches comme il en est allé du clonage humain – qui est resté un tabou que personne n’a défié plus de 20 ans après le clonage de la brebis Dolly.

On peut espérer, c’est vrai. Mais qui sait ce qui semblera normal, souhaitable et éthiquement acceptable dans 20 autres années, ou dans 50 ans, ou dans un siècle?