Il y a 20 ans presque jour pour jour, une nouvelle venue d'un centre de recherche écossais, le Roslin Institute, faisait le tour du monde. Pour la première fois dans l'histoire, un mammifère, en l'occurrence une brebis, avait été cloné.

Un texte de Yanick Villedieu de Années lumière

Les scientifiques l’avaient appelée Dolly, en référence à la très pulpeuse chanteuse américaine Dolly Parton, et ce, parce qu’ils l’avaient fait naître à partir d’une cellule prélevée dans la glande mammaire d’une brebis adulte.

D’un point de vue scientifique, c’est le mot adulte qui était important.

On croyait jusqu’alors qu’une cellule adulte, une cellule différenciée comme on dit, ne pouvait pas revenir en arrière, au stade indifférencié.

Le stade indifférencié d’une cellule se situe tout au début de l’embryon, alors que ses quelques premières cellules sont encore totipotentes, c’est-à-dire qu’elles peuvent se diviser et, petit à petit, se différencier pour donner les différents types de cellules qui forment un organisme adulte : cellules de la peau, du foie et des muscles, neurones du système nerveux, globules rouges et globules blancs du sang, et, bien sûr, cellules de la glande mammaire.

Pour les scientifiques, donc, Dolly était la preuve sur quatre pattes qu’on pouvait fabriquer un adulte normal à partir d’une cellule prélevée chez un autre adulte, plus précisément à partir de l’ADN complet d’un autre adulte. Et un individu qui possède le même ADN qu’un autre est, soit son jumeau, soit son clone.

Dolly, la brebis clonée, venait de faire son entrée dans le grand livre de l’histoire des sciences.

Mais pour le grand public, Dolly voulait dire une tout autre chose. Elle agitait le spectre, ou le fantasme, du clonage humain. On imaginait la fabrication en série d’individus en tous points semblables. On a vu des couvertures de magazine montrant des troupeaux d’Hitler ou de la mannequin Claudia Schiffer.

Dolly faisait aussi naître le rêve, ou le cauchemar, du clone thérapeutique, produit pour fournir des pièces de rechange à des individus vieillissants. Ou, pourquoi pas, l’illusion de l’immortalité, l’individu se répétant semblable à lui-même, cloné et recloné d’une génération à l’autre.

Vingt ans après, quel est l'héritage de Dolly?

Que reste-t-il de Dolly, deux décennies plus tard? Une chose importante, au moins : la preuve que des cellules différenciées peuvent être déprogrammées pour redevenir des cellules originelles. Mais pour cela, on n’a pas besoin du clonage depuis qu’on sait fabriquer en laboratoire des cellules souches pluripotentes induites, une découverte qui a été couronnée par le prix Nobel en 2012.

Pour le reste, l’héritage de Dolly est bien mince. En reproduction animale, on a cloné toutes sortes de mammifères, dont le fameux taureau Starbuck, du Centre d’insémination artificielle du Québec. Toutefois, la technique est restée coûteuse, très peu efficace et, donc, très peu intéressante.

Peut-être clonera-t-on un jour des mammouths ou d’autres animaux disparus, mais ce projet tient encore bien plus de la fiction que de la science.

Quant à la reproduction humaine, elle n’a pas vraiment flirté avec le clonage. Et pour cause. L’expérience a montré toutes sortes de problèmes, au moment de la fécondation en éprouvette et de la tentative d’implantation chez la mère porteuse. Mais cela a aussi été le cas, et c’est bien plus grave quand on parle de reproduction humaine, pendant la gestation et après la naissance, avec des taux anormalement élevés de fausses couches et de mortalité néonatale.

Finalement, peut-être que le plus grand héritage de Dolly aura été sa descendance. Elle a mis bas six agneaux, qu’elle a eus avec la méthode de reproduction conventionnelle : une naissance unique, puis des jumeaux, puis des triplés. Et elle a été elle-même clonée : l’été dernier, quatre copies de Dolly, âgées de 9 ans, broutaient allègrement dans les pâturages écossais.

Dolly a été euthanasiée le 14 février 2003 parce qu’elle avait un cancer du poumon incurable. Elle n’avait pas encore 6 ans, ce qui est jeune pour un animal de cette race. Mais ni l’arthrite dont elle avait souffert, ni ce cancer d’origine virale ne semblent liés au fait qu’elle a été un clone.

Étant la brebis la plus célèbre du monde, elle a été naturalisée et est exposée dans une vitrine du National Museum of Scotland, à Édimbourg. Elle n’aura pas vraiment ouvert la porte au clonage animal, encore moins au clonage humain. Et c’est vraiment heureux.