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7 questions à Jean Charest sur les hostilités commerciales entre les États-Unis et le Canada (et le monde)

L'ancien premier ministre du Québec, Jean Charest, a commenté jeudi soir à RDI la décision de Washington d'appliquer des tarifs douaniers sur l'acier et l'aluminium importés du Canada, de l'Union européenne et du Mexique.

Fin connaisseur des relations internationales, lui qui a mené plusieurs missions économiques dans les pays émergents, Jean Charest a aussi été l’instigateur de l'accord de libre-échange entre le Canada et l'Union européenne (UE), qui a été signé en 2016.

M. Charest travaille aujourd’hui comme associé au bureau montréalais du cabinet d’avocats McCarthy Tétrault, à titre de conseiller stratégique pour divers projets et mandats internationaux.

Voici un résumé de l’entretien qu’il a accordé à l’animateur du Téléjournal, Patrice Roy.

1- Croyez-vous qu’il s’agit d’un affront de la part de l’administration Trump?

Jean Charest : C’est belliqueux, oui. C’est vraiment une attaque gratuite sur le Canada. D’abord le prétexte. C’est la deuxième fois qu’il [Donald Trump] évoque les dispositions d’une loi qui a été votée en 1962 qui permet à l’administration américaine de passer à côté du Congrès, d’invoquer la question de sécurité nationale, de déclencher une enquête, d’imposer des tarifs. Mais ça ne tient pas la route. Ça n’a aucun sens, surtout avec le Canada, pas plus avec l’UE.

2- Comment qualifiez-vous la réplique du Canada?

J. C. : Elle est mesurée. Ce qui était surtout important, c’est que la réplique arrive très rapidement et faire la démonstration que nous étions prêts à faire la réplique, ce que les Européens ont fait également. Les Européens avaient même annoncé à l’avance sur quels biens ils allaient imposer des tarifs. C’est important que l’autre parti sache qu’il y aura une réplique et qu’elle sera forte, proportionnée et qu’on va passer par les règles de l’OMC (Organisation mondiale de commerce).

Maintenant, la liste de la réplique [canadienne] est très longue. Quand les gouvernements font ça, ils essaient de choisir des produits qui vont faire le plus mal politiquement à l’autre, sans se nuire à soi-même.

3- Y a-t-il des précédents d’une si mauvaise relation commerciale entre les deux pays?

J. C. : Il y a toujours le dossier du bois d’œuvre, qui est un film qu’on rejoue constamment. Mais ce qu’il y a d’intéressant du côté de M. Trump, depuis son élection c’est le Canada qui a été la principale cible des mesures tarifaires du gouvernement Trump. On a le dossier Boeing-Bombardier, on a eu le dossier du bois d’œuvre, le papier journal et maintenant les tarifs de l’acier et de l’aluminium. C’est décevant.

4- Pourquoi fait-il cela?

J. C. : Quand les négociations de l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) ont commencé, cet enjeu-là de l’acier et de l’aluminium n’était pas sur la table. Et lorsque l’administration va au Congrès pour demander un mandat pour négocier, ce qu’ils doivent faire, ils font un ''périmétrage'' des enjeux. Mais là, ils n’ont jamais parlé de ça.

5- Jusqu’où ça peut aller, avec un président américain si irrationnel?

J. C. : Retournons en arrière sur l’enjeu. Il y a une surproduction d’acier actuellement sur la planète. Les principaux producteurs, ceux qui sont les plus coupables de cela, c’est les Chinois. Mais ils ne sont pas de gros fournisseurs d’acier aux Américains. Il y a également l’Inde, la Malaisie et d’autres pays de l’Asie qui sont de gros producteurs. Wilbur Ross, le secrétaire américain au Commerce, était à Paris hier, à l’OCDE, où il dit lui-même que derrière cette volonté d’imposer des tarifs, ils visent la Chine! Alors nous on se fait un espère de dommage collatéral pour [les États-Unis], et eux rationalisent en attachant cela aux négociations de l’ALENA. C’est déstabilisant.

Environ 60 % d’une voiture c’est de l’acier. Ça va augmenter le prix de chaque voiture aux États-Unis. Le coût des matières premières d’une voiture peut varier entre 8 et 10 %. Ça va augmenter le prix des cannettes de bière, de tout ce qui touche l’aluminium.

6- Quelle est la prochaine étape pour Justin Trudeau? Appeler Donald Trump et tenter de le raisonner?

J. C. : Il l’a fait la semaine dernière. C’était une bonne idée, mais ça n’a pas marché. Maintenant, il faut revenir à la charge auprès des lobbys américains. Il faut aller voir ceux qui sont dans le secteur de l’aluminium, de l’acier, le secteur automobile, la Chambre de commerce américaine. Il faut remobiliser tous ces groupes, et le Canada l’a fait avec assez de succès dans les négociations de l’ALENA. Il faut les remobiliser, incluant les élus dans les États qui seront affectés, pour qu’ils mettent à leur tour de la pression sur le président. C’est Trump; il est imprévisible, mais il a aussi des élections qui s’en viennent en novembre prochain, et ce sera un élément-clé dans son mandat. Il réagit à la pression qu’il ressent des lobbyistes sur les élections du mid-term.

7- Est-ce que Donald Trump joue avec le feu en s’attaquant à son meilleur ami, le Canada?

J. C. : Oui, tout à fait. Il fait une erreur de superpuissance. Les superpuissances ont certains comportements.

Mais si c’était le cas, Cuba ne serait pas sous un régime communiste. Et il va bientôt y avoir à la frontière des États-Unis, au Mexique, un gouvernement populiste de droite qui va être ouvertement hostile aux intérêts des États-Unis. Est-ce que c’est intelligent de sa part de provoquer ces choses-là, de les créer? La réponse est évidente. Mais vous savez, c’est Donald Trump.

Les réponses de Jean Charest ont pu être légèrement modifiées ou abrégées pour faciliter la compréhension du texte.

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