« Je dois être diplomate », m'a dit spontanément la ministre Chrystia Freeland en entrevue, lundi, au terme du sixième cycle de négociations sur l'ALENA. Nous parlions alors du protectionnisme américain, de l'approche des États-Unis et du Canada dans les négociations. « Nous voulons avoir des relations commerciales avec les États-Unis qui sont plus ouvertes, a-t-elle dit. Ce n'est pas toujours l'approche du côté américain. »

Une analyse de Gérald Fillion

Le ton a manifestement changé depuis le mois d’août dernier. Le Canada ne fait plus semblant d’être positif, optimiste, souriant et de s’en tenir à ce discours. « Je ne veux pas être trop optimiste », a concédé Mme Freeland, rappelant tout de même que les discussions de Montréal ont permis de faire des progrès.

Mais force est de constater que ces négociations se déroulent en terrain miné. Les Américains additionnent les objections, amplifient les facteurs de discordes, soulignent à grands traits les dossiers qui stagnent et minimisent les avancées.

Après quelques remarques d’introduction, lundi midi, où il s’est montré souriant, jovial et très heureux d’être au Québec, le représentant américain Robert Lighthizer s’est mis à décocher des flèches contre le Canada, l’une après l’autre.

D'abord, a-t-il dit, le Canada a fait une proposition qui va dans le sens contraire des intérêts américains sur les règles d’origine, qui va nous faire perdre des emplois, qui va favoriser les importations chinoises en sol américain, une sorte de « pilule empoisonnée ».

De plus, le Canada s’est livré à une « attaque massive » contre les États-Unis, a dit M. Lighthizer, en déposant une plainte à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à propos des politiques protectionnistes de l’administration Trump.

Le Canada ne semble pas, dans les faits, vouloir arriver à une nouvelle entente avec ses partenaires, s’est permis le représentant américain.

L’éléphant dans la pièce

Si les trois pays affirment que les négociations progressent, il y a, de toute évidence, une vive tension, une épée de Damoclès au-dessus des négociateurs, un malaise permanent, un éléphant dans la pièce, nommez les choses comme vous voulez, il y a le monsieur au bout de son téléphone intelligent qui peut tweeter à n’importe quel moment qu’il « tire la plogue »!

Et en parfaite symbiose avec son chef, Robert Lighthizer emploie des mots lourds de sens, des expressions fortes qui devraient, dans n’importe quelle discussion normale, choquer ses interlocuteurs.

Mais nous sommes dans une telle escalade de commentaires, invectives et accusations sous le président Donald Trump, qu’on en vient à relativiser toutes les paroles prononcées. On tente de les analyser, de les dégonfler, de les remettre dans leur contexte, les délester de leur charge émotive. Le langage diplomatique, avec l’administration Trump, n’existe plus.

Ça veut dire qu’il faut décoder continuellement la vraie portée des paroles du représentant américain à la table de négociations. Lundi midi, un peu tout le monde se disait qu’avec les propos qu’il avait tenus, les négociations n’allaient certainement pas s’éterniser. Mais, à bien y penser, une fois que ces paroles sont prononcées, il reste tout de même des avancées, un prochain cycle de négociations planifié à Mexico fin février, début mars, puis un autre à Washington ensuite.

Les décideurs veulent sauver l’ALENA

Et surtout, il y a tous les élus américains, les chambres de commerce, les États, les entreprises, une très grande majorité de décideurs politiques et économiques qui disent au président : « Sauvez l’ALENA! Négociez et arrivez à une nouvelle entente. Mais, de grâce, ne quittez pas la table, ne suspendez pas les discussions, ne vous retirez pas de l’accord. »

Les propos plus nuancés du président Trump au cours de la dernière semaine laissent croire qu’il a entendu ces appels. En même temps, on peut se demander s’il peut et s’il veut abandonner un peu de son discours protectionniste qui tient sa base, celle qui est composée en bonne partie de gens qui ont été victimes de l’ouverture des marchés, de la mondialisation et du libre-échange avec le Mexique, surtout.

Et on se demande bien comment Donald Trump pourrait ne pas tirer profit, sur le plan politique, d’un coup d’éclat sur l’ALENA. Sans couper les ponts avec le Mexique et le Canada, le président calcule certainement les gains potentiels en vue, s’il devait suspendre les négociations ou donner un préavis de six mois sur un retrait de l’ALENA.

En même temps, il n’ignore pas l’effet d’un tel geste sur les élections de mi-mandat en novembre prochain. L’Ohio, la Pennsylvanie, le Michigan, notamment, qui ont donné la victoire à Donald Trump en novembre 2016, sont des États qui dépendent grandement de l’ALENA. Le Texas, au sud, a des liens économiques importants également avec le Mexique. Le président met-il en péril la majorité républicaine au Sénat en se retirant de l’accord?

« Jamais je n’ai vu une administration aussi protectionniste de toute ma vie », nous a dit Chrystia Freeland. C’est avec ce gouvernement, le plus puissant de la planète, notre partenaire principal, qui menace à tout moment de quitter la table, que le Canada négocie. En terre hostile.