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Au-delà du mot « fleuron », les véritables enjeux

Mon confrère Alain Dubuc, de La Presse, s'étonne de l'utilisation du mot fleuron pour parler de Rona dans l'espace public et dans un texte récent que j'ai publié ici. En toute amitié pour Alain, je crois sincèrement que le débat est ailleurs. Que ce soit fleuron, champion ou joyau, il s'agit ici d'entreprises qui sont nées au Québec, qui ont pris de l'expansion, qui sont, dans certains cas, devenues des multinationales et qui contribuent à l'économie du Québec en maintenant leur siège social ici, avec les bénéfices dont on a souvent parlé.

Gérald Fillion

Un texte de Gérald Fillion

Quand sont vendues de vieilles entreprises comme Rona ou St-Hubert, on comprend que ça puisse provoquer des émotions chez les Québécois. Ces entreprises font partie des meubles! Mais, une fois l'émotion passée, il reste l'intérêt économique. C'est de ça qu'il est question dans ce texte. Est-il dans l'intérêt économique du Québec de perdre des sièges sociaux?

Et, il y a donc, à mon avis, deux enjeux fondamentaux auxquels il faut vraiment s'intéresser dans le débat actuel, qui vont bien au-delà du chichi sémantique sur le mot fleuron. L'un des enjeux est clairement politique, l'autre est économique.

Pourquoi Investissement Québec a-t-elle vendu ses actions?

D'abord, il faut comprendre ce qui s'est passé en novembre 2014 pour qu'on en arrive à la vente des actions de Rona par Investissement Québec. Le dossier ne peut pas, d'un coup sec, parce qu'un ministre démissionne, être clos, comme l'affirme le premier ministre.

La décision d'Investissement Québec soulève trois questions importantes :

  1. Que savaient le ministre Daoust et le premier ministre Couillard et ont-ils « approuvé » la vente des actions?
  2. Pourquoi Investissement Québec a-t-il décidé de vendre ses actions, alors que, deux ans auparavant, il avait été jugé qu'il était dans l'intérêt du Québec d'acheter de ces actions pour bloquer une offre hostile de Lowe's?
  3. Et était-ce une bonne décision de vendre à 13 $ l'action, alors que Lowe's a offert 24 $ un peu plus d'un an plus tard?

Investissement Québec ne pouvait pas savoir qu'une entente allait être conclue entre Rona et Lowe's. Il n'en demeure pas moins qu'Investissement Québec, en se débarrassant de ses actions en 2014, a finalement laissé filer plus de 125 millions de dollars. Et on peut penser que ce geste a libéré de l'espace pour permettre à la transaction entre Lowe's et Rona de se réaliser.

Cela dit, la position de Philippe Couillard est claire : il faut laisser le marché agir. « Dans une économie ouverte, a-t-il dit mardi, ce qu'il faut absolument que le Québec demeure, parfois il y a des entreprises d'ailleurs qui viennent acquérir des entreprises chez nous, mais parfois, on l'a vu avec Couche-Tard, c'est nous qui allons conquérir des marchés à l'étranger. Alors, un marché et une société ouverte, ça veut dire que ça marche des deux côtés. Et il faut surtout ne pas envoyer un signal contraire pour le Québec à celui d'une économie ouverte. »

Le statu quo en réponse au déclin des sièges sociaux?

L'autre enjeu, c'est le déclin des sièges sociaux du Québec. Chacun a sa cause pour expliquer cette baisse, que ce soit le niveau des richesses, les impôts, la productivité, le climat politique, quoi encore? Force est de constater que la part du Québec dans les sièges sociaux du Canada est passée de 24 % à 20 % en une décennie. C'est un fait.

Or, dans une étude publiée en 2013, la firme KPMG-Secor écrivait que les entreprises québécoises sont bien davantage des « prédatrices » que des « proies », mais que le nombre de sièges sociaux ne cesse de diminuer.

Or, un siège social, selon KPMG-Secor, c'est bon pour l'économie, car il :

  • génère des emplois de qualité;
  • permet le développement de firmes de services professionnels;
  • augmente le prestige du territoire et le nombre de visiteurs d'affaires;
  • permet une stabilisation des opérations courantes;
  • vient alimenter les contributions caritatives.

En 2011, selon KPMG-Secor, « les sièges sociaux localisés au Québec soutenaient plus de 70 000 emplois dans l'économie québécoise. [...] L'une des premières sources de synergies recherchées lors d'une acquisition est la réduction des coûts administratifs, qui se traduit du coup par une diminution des activités corporatives lorsque l'entreprise québécoise est acquise et une hausse dans la situation inverse. Par ailleurs, les répercussions peuvent aller bien au-delà des seules fonctions corporatives. »

Sans bloquer bêtement une transaction, ce qui n'est certainement pas le rôle de l'État pour un actif qui n'est pas stratégique, y a-t-il d'autres outils - la Caisse, Investissement Québec ou des pouvoirs plus larges aux administrateurs - qui pourraient aider au maintien d'une masse critique de sièges sociaux?

Qu'il s'agisse de fleuron, de champion ou de joyau, le statu quo sur les sièges sociaux est-il raisonnable sur le plan économique?

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