À quelques mois de la légalisation du cannabis, des entrepreneurs autochtones se sont déjà lancés en affaires. C'est le cas notamment à Tyendinaga, territoire mohawk de l'Est de l'Ontario, devenu véritable épicentre du commerce du cannabis au pays. Au-delà de l'importante manne financière, le cannabis représente aussi pour certaines communautés une occasion d'accéder à l'autodétermination.

Un texte de Laurence Niosi

Sous les effluves de la marijuana, des centaines de vendeurs et de visiteurs de partout en Amérique du Nord se sont donné rendez-vous au premier et unique festival de cannabis tout autochtone, la « Indigenous Cannabis Cup », à Tyendinaga.

Joints, jujubes, truffes au chocolat, huiles, onguents… Le choix de produits dérivés du cannabis est vaste lors de l’événement qui s'est tenu pendant le long week-end de la fête de la Reine.

Dans cette petite communauté de 2500 habitants, les « shacks à pot » médical et récréatif se sont multipliés dans la dernière année pour atteindre une quarantaine, soit deux fois plus qu’à l’automne. Avec leurs enseignes bien visibles, les vendeurs sont omniprésents sur l’autoroute 49 et les routes périphériques. Certains d’entre eux sont installés dans des semi-remorques, alors que d’autres se sont construit des locaux ultramodernes (l’un d’eux possède même un laboratoire à l’arrière du magasin).

L’organisateur du festival, Jamie Kunkel – un homme d’affaires qui dit avoir fait son premier million à 19 ans – y a ouvert sa première boutique de cannabis, Smoke Signals, il y a une dizaine d’années. Depuis, il a conclu quatre contrats de franchise ailleurs au pays, dont un point de vente qui a ouvert fin avril dans la communauté mohawk de Kanesatake, au Québec. Huit autres personnes seraient intéressées à lui acheter une franchise, dit-il.

L’entrepreneur de 40 ans, qui a abandonné le commerce du tabac pour se consacrer entièrement au cannabis, peut ainsi faire entre 5000 $ et 10 000 $ par jour dit-il. Il reconnaît que les affaires sont bonnes et un événement comme la Cannabis Cup est une occasion unique de réseautage.

« Et la meilleure façon d’éduquer la population [sur le cannabis], c’est de partager l’information et de réseauter », souligne Jamie Kunkel, qui vante les vertus thérapeutiques du cannabis. Lui-même dit fumer pour soulager sa maladie de Crohn.

Souverains sur leur territoire

L’industrie du cannabis est en outre une occasion pour les communautés de s’affranchir de l’argent du gouvernement, souligne la coorganisatrice du Cannabis Cup, Stacy Huff. « Il y a des communautés plus isolées, par exemple dans le nord, qui ont le territoire mais aucune ressource pour faire du commerce. Et si elles pouvaient avoir de l’argent du cannabis, voilà leur revenu, leur développement économique », résume-t-elle.

À l’instar de nombreux vendeurs de cannabis, la sage-femme et militante mohawk ne reconnaît pas l’autorité du gouvernement ni même celle du conseil de bande, une extension du gouvernement, selon eux. Les Autochtones sont donc libres de vendre du cannabis sur leur territoire, disent-ils en s’appuyant sur la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, qui leur confère le « droit de conserver leurs pratiques médicales, notamment de préserver leurs plantes médicinales ».

« J’ai passé ma vie à demander [au gouvernement] de me laisser en paix, et de ne pas se mêler de nos affaires, et je fais de même avec lui. [...] Nous avons des droits en tant qu’Autochtones et nous étions ici avant », renchérit Jamie Kunkel, en tirant une bouffée de son joint.

Le grand flou

Cette vision de la gouvernance ne cadre toutefois pas exactement avec celle du gouvernement fédéral de Justin Trudeau et des provinces, qui prévoient se partager les recettes fiscales du cannabis. En vertu de la nouvelle loi, il reviendra aux provinces et aux territoires – et non pas aux Premières Nations – de déterminer la réglementation, la distribution et la vente du cannabis.

La décision est loin de plaire aux chefs des Premières Nations, qui plaident depuis des mois pour retarder la date de légalisation et pour s’asseoir à la table de négociation. « D’un côté, c’est un gouvernement qui vante les aspects positifs de la relation de nation à nation, mais pour le cannabis, on s’y prend très tardivement et c’est malheureux », regrette le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard.

De nombreuses communautés sont par ailleurs encore en train de réfléchir aux modèles qu’elles doivent adopter. C’est le cas notamment de Kanesatake, au nord-ouest de Montréal, où un comptoir de cannabis a ouvert il y a un mois. Le grand chef Serge Otsi Simon, qui craint un effet d’entraînement, voit d’un mauvais oeil l’industrie en pleine expansion de l’autre côté de la frontière.

« Je trouve que c’est de l’hypocrisie à son comble, car [les vendeurs] font fi des problèmes sociaux dans les réserves. Les Autochtones sont plus sensibles aux effets sociaux de la drogue, de l’alcool, et là, [à la Cannabis Cup], on fête la légalisation d’une drogue qui mène à l’utilisation d’autres drogues », déplore-t-il.

Le chef Simon redoute une « guerre ouverte » au moment de la légalisation, d’autant plus que son territoire est patrouillé par la Sûreté du Québec, qui a pris le relais du corps de police autochtone locale il y a une quinzaine d’années.

À Tyendinaga, les quelque 40 vendeurs de cannabis n’ont pour l’instant pas à craindre les descentes policières. Contrairement à des communautés voisines, où les autorités sont plus interventionnistes, la police locale autochtone de Tyendinaga laisse le champ libre aux vendeurs.

Mais les choses pourraient changer après la légalisation. En décembre dernier, les libéraux ont affirmé que la même loi s’appliquerait à tous, autant sur le territoire autochtone qu’à l’extérieur, et ceux qui la brimeraient pourraient être mis à l’amende.

Jamie Kunkel, défiant, affirme ne pas avoir peur. « Il y a des traités, il y a des accords. [Si le gouvernement agit ainsi], cela met des centaines d’années de négociation et de paix en danger. S’il croit réellement en la réconciliation, il ne peut pas se retourner et nous envoyer paître ».

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