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Bombardier : plaire à Bay Street, ne pas froisser Donald Trump

Le gouvernement Trudeau a tenté de ménager les susceptibilités de Toronto dans le dossier du soutien financier à l'entreprise aéronautique. C'est ce point fondamental qu'a soutenu Michel Nadeau, de l'Institut sur la gouvernance, en faisant l'analyse de l'aide fédérale à Bombardier mardi soir, en direct à RDI économie.

Une analyse de Gérald Fillion

L’aide de 372 millions de dollars octroyée par le gouvernement fédéral à Bombardier représente le quart de ce qui était attendu, elle se fait sous forme de contributions remboursables, une forme de prêt, et non pas de subventions ou d’actionnariat, et elle est dirigée majoritairement vers le projet Global 7000 dont une bonne partie du développement et de la construction se fait à Montréal et au Mexique, mais les appareils sont assemblés à Toronto.

On peut s’imaginer, même si les ministres du gouvernement Trudeau ne l’admettront jamais, que c’est la réponse d’Ottawa aux critiques du Globe and Mail et du Financial Post, perméables aux milieux financiers de Bay Street : on aide Bombardier de façon moins importante qu’attendu, vous voyez, et on le fait, par ailleurs, en misant surtout sur un projet qui aura un impact positif pour Toronto, vous avez remarqué?

Sur les 372 millions de dollars, seulement 125 millions sur 4 ans iront à la recherche et au développement de la C Series au Québec, alors qu’il y a un an, Bombardier réclamait 1 milliard de dollars américains, l’équivalent aujourd’hui de 1,31 milliard de dollars canadiens.

Calcul politique, mais bon calcul financier?

Il y a clairement un calcul politique, mais je pense qu’il faut aussi apprécier cette annonce sur le plan financier. Si une gestion saine des finances publiques nous intéresse, on peut dire que le gouvernement Trudeau a choisi la prudence. En prêtant de l’argent et non en devenant actionnaire et propriétaire des avions et des usines et employeur de milliers de personnes, comme le gouvernement du Québec a choisi de le faire en 2015, le gouvernement fédéral s’assure presque à 100 % de revoir la couleur de l’argent octroyé à Bombardier. Il n’y a rien de moins sûr avec l’investissement du gouvernement du Québec.

De plus, Ottawa est cohérent avec sa stratégie. L’argent sera investi dans la recherche, le développement, l’innovation, dans ce qui est porteur sur le plan économique, c’est-à-dire le savoir. Bombardier est le champion canadien de la R et D depuis cinq ans alors que Nortel est enterrée et que BlackBerry a dilapidé son savoir technologique.

En octobre 2015, Québec est venu à la rescousse de Bombardier pour sauver pratiquement cette entreprise. « On a frôlé la faillite en 2015 », nous a dit récemment Alain Bellemare, le PDG de Bombardier. Aujourd’hui, février 2017, le gouvernement fédéral vient accompagner, appuyer, soutenir l’entreprise en injectant de l’argent dans une activité névralgique, celle de la recherche et développement. C’est fondamental.

L’effet Trump

De plus, on ne peut pas extraire cette décision du contexte nord-américain. Le Canada amorcera dans les prochains mois une renégociation de l’ALENA avec les États-Unis et le Mexique. Or, l’administration américaine, on en parlait d’ailleurs lundi, évalue que le Canada subventionne Bombardier et s’en offusque même si les Américains ont gavé Boeing au fil du temps. Washington a le gros bout du bâton et le Canada ne veut surtout pas donner l’impression que le gouvernement fédéral fait des dons à Bombardier.

Et d’ailleurs ici, il faut être clair. Des contributions remboursables, c’est tout sauf une subvention. Une subvention, c’est donner de l’argent. Une contribution remboursable, c’est orienter des sommes pour soutenir une entreprise dans une activité et se faire rembourser l’argent lorsqu’on arrive au résultat. C’est une forme de prêt.

Il est assez populaire quand on ne comprend pas grand-chose aux réalités politico-économiques de parler de « corporate welfare » ou de « BS corpo » dans un cas comme celui-là. Il est clair que Bombardier, comme n’importe quelle entreprise d’ailleurs, va toujours essayer d’obtenir un maximum d’avantages, ne soyons pas naïfs.

Mais je ne crois pas qu’il serait avisé pour les gouvernements au Canada d’ignorer l’importance de soutenir l’aéronautique quand les Américains, les Brésiliens, les Européens, les Japonais, les Chinois le font avec leurs propres entreprises. Le Canada fait partie des pays qui soutiennent le moins leur secteur aéronautique. Si cette tendance devait se maintenir, cela voudrait dire que des entreprises comme Bombardier seraient encouragées à aller voir ailleurs dans le monde pour faire leur recherche, leur développement, leur production, bâtir leurs usines et créer des emplois.

Sur le plan idéologique, c’est sympathique de crier au « BS corpo ». Sur le plan économique, dans la « vraie réalité » ce serait catastrophique. Il faut maintenir les bons emplois, en créer de nouveaux dans l’économie du savoir et éviter, surtout, de gaspiller les bonnes occasions et les talents à un moment où notre économie se transforme en profondeur.