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Conflit du bois d’oeuvre : Ottawa menace l’Oregon de représailles

Un autre coup dur attend l'industrie forestière vendredi : une décision des autorités américaines sur les droits antidumping pourrait se traduire par une taxe additionnelle de 10 % sur le bois canadien qui franchit la frontière. De son côté, le gouvernement Trudeau compte s'en prendre à l'un des États les plus résolus à limiter l'entrée de ce matériau en sol américain : l'Oregon.

Un texte d'Yvan Côté

Cette manœuvre des États-Unis ferait grimper la taxation à 30 %, si on tient compte des droits compensatoires annoncés récemment.

Pour renverser la situation, l’une des stratégies du gouvernement Trudeau est de s’en prendre à certaines entreprises de l’Oregon.

Le vignoble Domaine Roy et fils de Dundee, en Oregon, craint l'impact de cette stratégie. La petite entreprise, qui appartient à une vingtaine de familles du Québec, tente depuis des mois de développer le marché canadien pour ses vins qui se détaillent à plus de 50 $ US la bouteille. Sous le soleil écrasant qui plombe sur le vignoble, on n’aurait jamais cru que le conflit du bois d’oeuvre entre le Canada et les États-Unis viendrait compliquer le travail.

« C’est malheureux, poursuit Mélissa Rondeau avec regret. Il faut maintenant prendre du recul et essayer de voir quelles seront les conséquences. Ultimement, ce seront peut-être les consommateurs qui devront payer la facture. »

À l’origine de ces inquiétudes, les menaces de représailles annoncées par le premier ministre Trudeau à l’endroit de l’Oregon. Ottawa croit que certains programmes d’aide de cet État du nord-ouest américain constituent eux aussi des subventions illégales.

Tout comme Washington l’a fait pour le bois canadien, le gouvernement fédéral jongle avec l’idée d’imposer des taxes sur certains produits lorsqu’ils entrent au Canada. Parmi eux : le vin.

« Ce sont déjà des marchés qui sont hautement taxés, explique Mme Rondeau. Notre vin se vend trois fois le prix dans les restaurants et à la SAQ. Si on rajoute à cela encore plus de taxes, j’ai peur que ça devienne un vin inaccessible pour les consommateurs. »

Le Canada se positionne

D’autres secteurs en Oregon sont aussi visés par Ottawa : ceux des revêtements de sol, de l’emballage, des copeaux de bois et du contreplaqué.

L’État est devenu la cible du Canada parce que c’est ici que résident les principaux lobbyistes qui veulent limiter l’importation du bois canadien aux États-Unis.

« C’est une tactique qui vise à renforcer la position du Canada à la table des négociations, indique Keta Kosman, éditrice du magazine Madison’s Lumber Reporter. Il faut comprendre que, depuis la fin de l’entente sur le bois d’oeuvre, il y a un an et demi, bien peu a été accompli. »

Avant que ces mesures commerciales n’entrent en vigueur, Ottawa doit d’abord demander à l’Agence des services frontaliers du Canada de se pencher sur les sources de ces subventions considérées comme illégales. En tout, neuf programmes sont visés en Oregon, mais la procédure risque de prendre des mois.

« Le Canada ne pourra pas avoir un grand impact monétaire sur les entreprises visées, précise Keta Kosman, mais ça attirera l’attention [d'autres entreprises]. On cherche à interpeller les véritables joueurs qui font du lobby pour que l’on augmente les droits compensatoires et la taxe antidumping [sur le bois d'oeuvre canadien]. »

Une importante cagnotte

Nous avons tenté de parler à ces joueurs de l’industrie du bois d’oeuvre en Oregon, mais ils ont tous refusé de nous rencontrer en raison d'une directive de leur avocat.

Par voie de communiqué, ils expliquent que leur but est de réduire l’importation du bois en provenance du Canada pour qu’il ne représente que 25 % du marché américain. Du jamais vu, souligne l’éditrice de Madison’s Lumber Reporter, puisqu’en ce moment 33 % du bois aux États-Unis vient du Canada.

« La vérité, c’est que ce conflit, contrairement à ce que laissent sous-entendre les scieries américaines, n’a rien à voir avec des subventions illégales au Canada ou des droits de coupes trop bas sur les terres de la Couronne, poursuit Keta Kosman. La vérité, c’est que tous les 11 ans, ces compagnies américaines se servent du conflit pour se remplir les poches. »

À preuve, les scieries américaines ont perdu leurs batailles devant les tribunaux internationaux lors des quatre autres conflits du bois d’œuvre, selon l’éditrice. Les conclusions, pense-t-elle, ne seront pas différentes cette fois-ci.

Opportunisme ou revendications légitimes? Peu importe la stratégie, il y aura des répercussions, craint-on chez Domaine Roy et fils.

« On veut réagir et je respecte la décision du Canada de se positionner face à l’industrie du bois d’oeuvre américain, mais ce serait bien s’il pouvait s’en tenir à l’industrie qui est ciblée à la base, affirme Mélissa Rondeau. Les marges de profit dans le vin sont déjà très minces. On sera durement touché si l’on doit absorber les coûts d’une nouvelle taxe. »

Le gouvernement Trudeau n’a pas encore annoncé quand il prévoyait mettre de l’avant ses menaces à l’endroit de certaines entreprises de l’Oregon.

Alors que le ton monte dans l’industrie du bois d’oeuvre, d’autres secteurs risquent d’écoper, sans même savoir si les menaces du gouvernement canadien vont porter leurs fruits. En attendant, ce sont les consommateurs qui recevront la facture.

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