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L'actualité, « on va l'amener ailleurs », dit son nouveau patron, Alexandre Taillefer

Dans une entrevue accordée à Radio-Canada, le nouveau propriétaire de L'actualité se pose en défenseur d'une information de qualité, indispensable rempart contre les dérives démocratiques. Alexandre Taillefer entend cependant donner un nouveau souffle au seul grand magazine d'affaires publiques du Québec, en modifiant son rapport au lecteur et son approche publicitaire.

L'homme d'affaires montréalais a confirmé jeudi avoir fait l'acquisition de L'actualité par l'entremise de Mishmash Media, membre du collectif Mishmash, qui relève du fonds d'investissement XPND Capital, dont il est l'associé principal. Les termes de la transaction n'ont pas été dévoilés.

Interrogé par Gérald Fillion de l'émission RDI économie, celui qui est notamment connu pour sa participation à l'émission Dans l'oeil du dragon précise que la publication papier de L'actualité est là pour rester, qu'il n'entend pas y effectuer la moindre compression et qu'il n'empiétera pas sur les prérogatives de la rédaction.

Notre stratégie est de maintenir une source médiatique très crédible et de voir comment on va être en mesure de travailler sur les relations que le média entretient avec ses lecteurs depuis de nombreuses années. On croit énormément à la qualité de la relation entre une publication et un lecteur et à la capacité, dans l’avenir, d’attirer des annonceurs.

Alexandre Taillefer

Des changements sont néanmoins inévitables, puisque L'actualité se trouve dans « une situation où elle ne perd pas d’argent, mais où elle n’en fait pas non plus ». Une réflexion stratégique, dont les résultats devraient être connus en septembre, est donc en cours.

« Il est clair qu’on va prendre ce magazine-là et qu’on va l’amener ailleurs », affirme-t-il.

« On pourrait par exemple passer à une périodicité mensuelle, versus 22 numéros [...] aujourd’hui, mais dans un souci de concentrer le contenu, de mettre davantage d’argent dans la recherche et dans la pertinence du contenu qui va être développé », avance-t-il en guise d'exemple. « On pourrait [...] également prendre la marque, prendre la qualité des journalistes, et étendre ça vers de la télévision, par exemple, ou de la radio. C’est certainement une stratégie qu’on va vouloir regarder. »

Les médias aujourd'hui doivent développer des conférences, des événements et faire venir les gens pour des séminaires. Il y a une extension de la marque à la télévision, à la radio, qui peut être abordée. Ce sont tous des sujets d’actualité sur lesquels on va se pencher dans les prochaines semaines.

Alexandre Taillefer

Bien qu'il se soit récemment impliqué dans certains débats politiques, dont celui sur le salaire minimum, M. Taillefer se défend de vouloir utiliser L'actualité pour distiller un message sociopolitique. Il dit ne pas l'avoir fait avec le magazine Voir, dont il est aussi propriétaire, et qu'il « compte bien maintenir cette ligne » à l'avenir.

« Maintenant, on a des débats de fond à avoir, on a un État à réinventer, on a des enjeux sociaux importants, et pour moi, la voix des médias doit être présente et faire une information de qualité pour contrer les fake news, auxquelles on a beaucoup fait référence dans les derniers mois », ajoute-t-il. « Il faut s’assurer qu’on a des sources d’informations crédibles. Il en va de la survie de la démocratie, je pense. »

On n’est pas dans la dépêche, dans la nouvelle de dernière minute, on est dans des dossiers très réfléchis. Pour nous, ce volet est très important et c’était important de sauver ça pour le Québec.

Alexandre Taillefer

Pas question non plus de faire comme d'autres publications et de migrer entièrement vers un univers numérique, même si ces plateformes seront davantage exploitées. « Je suis convaincu aujourd’hui que le média imprimé est là pour rester, et que cette relation, on est en mesure de l’améliorer, de la bonifier, et de rendre cette opération davantage rentable », assure-t-il.

D'ici à ce que cette nouvelle approche stratégique soit détaillée, M. Taillefer se contente d'annoncer un changement à court terme : Carole Beaulieu, qui était rédactrice en chef de L'actualité depuis 18 ans, deviendra conseillère stratégique de Mishmash Media et sera remplacée par son adjoint, Charles Grandmont.

Une nouvelle approche publicitaire

Alors que la manne publicitaire dont profitaient jadis les médias se tarit de plus en plus, M. Taillefer ne cache pas qu'il entend récupérer à L'actualité la plateforme publicitaire qu'il a créée pour Voir. Ce concept, baptisé Média Boutique, permet aux annonceurs de payer le média en bons d'achat, qui sont revendus par la suite aux lecteurs.

Cette « situation tripartite, symbiotique », qui compte aujourd'hui pour « 75 % à 80 % » des revenus de Voir, « fonctionne très bien », dit-il. « On pense que c'est une plateforme qui va aussi pouvoir fonctionner à L'actualité. »

Le magazine génère actuellement une majorité de ses revenus avec des annonceurs nationaux, précise M. Taillefer, ce qui est l'inverse de Voir. Cette situation offre de « belles synergies » sur le plan des affaires, croit-il.

Selon lui, il importe d'expliquer aux annonceurs québécois et canadiens « à quel point la diversité médiatique locale est importante, dans le contexte où il y a aujourd'hui une concentration des revenus publicitaires à Facebook, à Google ».

Il faut comprendre à quel point c’est important de défendre le quatrième pouvoir, qui est le pouvoir médiatique, et ça se fait en encourageant les médias. C’est ce qu’on va vouloir faire dans les prochains mois, les prochaines années : démontrer à quel point c’est important de soutenir les médias locaux, et à quel point on a besoin des annonceurs d’ici pour y arriver.

Alexandre Taillefer

Des ressources de production de Voir pourraient aussi être utilisées à L'actualité, dit M. Taillefer. Les deux marques maintiendront cependant une direction éditoriale et des équipes de rédaction autonomes, puisque leur public cible est différent.

Citée dans le communiqué, la rédactrice en chef de L'actualité, Carole Beaulieu dit être convaincue que Mishmash Média « saura préserver l'importance du magazine pour le public de langue française, tout en lui insufflant une nouvelle énergie pour faire face aux défis d'aujourd'hui ».

Le vice-président principal, contenu numérique et édition de Rogers Media, Steve Maich, dit se réjouir que le magazine « puisse continuer de servir des lecteurs grâce à des propriétaires solides et locaux ».

L'acquisition de L'actualité par Alexandre Taillefer n'est pas une surprise. Il y a trois semaines, il avait lui-même confirmé à Gravel le matin qu'il était en pourparlers avec Rogers pour acquérir ce magazine « très important pour l'avenir du Québec ».

Rogers Média avait mis en vente ses magazines francophones L'actualité, Châtelaine et Loulou, le 30 septembre. Le géant canadien des médias disait vouloir conserver uniquement ses magazines de langue anglaise et mettre l'accent sur le contenu numérique.

Deux mois plus tard, l'entreprise a annoncé la mise à pied de 60 travailleurs répartis au sein des trois magazines à compter du 31 décembre. Elle a aussi fait savoir qu'elle avait conservé Châtelaine, mais en réduisant ses publications à six numéros par année, mais qu'elle allait fermer Loulou à la fin de l'année.

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