La Banque du Canada a porté mercredi son taux directeur à 1,25 %, une troisième hausse en moins de six mois. La mesure pourrait avoir pour effet d'inciter les Canadiens à ralentir leurs dépenses pour épargner davantage.

Un changement du taux directeur influe sur les taux d’intérêt, puisque c'est à ce taux que les principales institutions financières se prêtent des fonds pour une durée d’un jour. Il a donc une incidence sur les prêts hypothécaires, les comptes d’épargne et les placements, notamment.

Quelques heures après l’annonce de la banque centrale, les cinq grandes banques du Canada – Royale, TD, CIBC, BMO et Scotia – ont à leur tour haussé de 0,25 % leur taux préférentiel. Il passera ainsi jeudi de 3,2 % à 3,45 %.

Les Canadiens doivent en conséquence s’attendre à débourser davantage pour emprunter, mais aussi pour obtenir un meilleur rendement sur leurs économies.

« Ça gruge le coussin financier, ça pourrait aussi gruger la consommation », explique Andrée-Anne St-Arnaud, journaliste spécialisée en économie.

Les Canadiens possédant des hypothèques à taux variable seront directement concernés par la hausse. Un propriétaire fortement endetté pourrait, par exemple, voir ses paiements mensuels augmenter de 180 $ sur un prêt de 360 000 $ si son taux hypothécaire augmente d'environ 1 %.

Plusieurs banques canadiennes avaient aussi augmenté leurs taux d'intérêt hypothécaires avant l'annonce de la Banque du Canada.

Les Canadiens qui détiennent une hypothèque à taux fixe verront plutôt leur taux hypothécaire augmenter quand ils le renouvelleront à la fin de leur terme. Les marges de crédit, hypothécaires ou non, seront également touchées, puisqu'elles sont souvent à taux variables.

À l'inverse, les épargnants pourraient bénéficier d’une augmentation des taux d’intérêt payés par la banque sur l’argent qu’ils déposent dans leur compte d'épargne.

Alors que l'endettement des ménages canadiens demeure élevé et qu’ils seront aussi touchés par de nouvelles règles hypothécaires, les Canadiens risquent donc de ralentir leurs dépenses et de prioriser l'épargne au cours des deux prochaines années.

Une économie à surveiller

Malgré tout, la Banque du Canada évoque, dans son plus récent rapport sur la politique monétaire, sa confiance dans l'économie canadienne. « Les données récentes ont été robustes, l'inflation se situe près de la cible et l'économie tourne à peu près à son potentiel », indique-t-elle.

La Banque du Canada prévoit même une croissance du produit intérieur brut (PIB) de 2,2 % cette année, et de 1,6 % l’an prochain. En 2018 et 2019, la croissance du PIB devrait plutôt être de 2,1 % et 1,5 %, respectivement, selon ses précédentes prévisions.

En haussant le taux directeur, la banque centrale montre donc qu’elle veut prévenir une possible surchauffe de l’économie, explique Andrée-Anne St-Arnaud.

De son côté, le ministre des Finances du Québec, Carlos Leitão, ne s'en inquiète pas outre mesure. « Cela n'aura pas un grand impact sur le marché immobilier », mis à part un ralentissement, note-t-il, dans un marché déjà très vigoureux.

Une troisième hausse de 0,25 %

Avec cette nouvelle hausse de 0,25 %, le taux directeur passe à 1,25 %, soit son plus haut niveau depuis 2009.

Les experts de la finance s’attendent même à ce qu'il soit relevé à nouveau d’ici la fin de l’année.

La Banque du Canada sera attentive à plusieurs facteurs dans sa prise de décision, notamment tout ce qui gravite autour de la renégociation de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

« C'est une grande inconnue pour nous, a reconnu le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz. Nous ne savons pas quel effet cela pourrait avoir sur l'économie. Il faut donc se préparer pour savoir quels mouvements surveiller et être prêt à réagir immédiatement de façon appropriée. »

L’incertitude entourant la survie de l'ALENA s’ajoute aux mesures protectionnistes prises par les États-Unis, qui pourraient inciter les entreprises canadiennes à investir aux États-Unis plutôt qu'au Canada afin d’augmenter leur capacité de production.

« Ce qu'on entend dans nos survols et nos conversations avec les entreprises est que lorsqu'elles doivent décider si elles investissent au Canada ou aux États-Unis, ça semble des fois plus simple d'investir aux États-Unis et ça leur permet de mieux gérer les risques », a expliqué à son tour la première sous-gouverneure de la banque, Carolyn Wilkins.

Même si l’économie mondiale continue de se renforcer, les investissements directs étrangers au Canada en provenance de l'Europe et des États-Unis diminuent depuis un an et demi.

« La hausse d’aujourd’hui était prévisible, assure l’économiste de la banque CIBC, Avery Shenfeld. Mais les craintes exprimées par la Banque du Canada montrent que les mois à venir ne sont pas aussi ensoleillés et qu’il faudra faire preuve de prudence. »

L'économiste Frances Donald, chez Manuvie, partage le même point de vue. « Si nous continuons à voir ces incertitudes liées à l'ALENA et si les impacts de l'augmentation des salaires minimums et des nouvelles règles hypothécaires se font sentir sur l’économie », la Banque du Canada devra être plus prudente, selon elle.

« Quoique l’on s’attende à ce que les perspectives économiques justifient des taux d’intérêt plus élevés avec le temps, il sera probablement nécessaire de maintenir un certain degré de détente monétaire afin que l’économie continue de tourner près de son potentiel et que l’inflation demeure à la cible », précise d'ailleurs la banque centrale dans son rapport.

Le taux directeur sera réajusté – encore à la hausse, prévoient les experts – en mars 2018.