Peut-on dire d'Amazon, qui a réalisé 178 milliards de dollars américains en revenus en 2017 sur la planète Terre, qu'elle est une entreprise qui détient un pouvoir surdimensionné ? Le président des États-Unis est d'avis que oui. Amazon doit payer plus d'impôt, selon lui, et réduire sa pression sur les services postaux américains.

Un texte de Gérald Fillion

Amazon a réalisé, sur l’ensemble de ses activités mondiales, un profit net de 3 milliards de dollars américains en 2017, soit cinq fois plus qu’en 2015, à peine deux ans auparavant. Son action est passée durant cette période de 600 dollars à 1600 dollars, une hausse de 165 %. La valeur de l’entreprise avoisine les 800 milliards de dollars.

En 2017, aux États-Unis, Amazon a capté 44 % des ventes au détail en ligne et 4 % de toutes les ventes des détaillants dans le pays. Amazon est gigantesque, dominante, il est rare aujourd’hui de pouvoir effectuer une transaction sans passer par Amazon ou se faire proposer une offre d’Amazon sur le web.

Aux yeux de Donald Trump - et il n’est pas le seul à le penser - c’est trop. Amazon profite largement de la confiance des Américains et doit, en retour, payer plus d’impôt, d’autant que son service coûte une fortune, dit le président, aux services postaux américains.

Beaucoup d’entreprises font faillite, dit-il, parce qu’Amazon écrase tout sur son passage. C’est mauvais pour les économies locales, c’est coûteux pour les services postaux qui servent, aujourd’hui, de « petit livreur » aux produits vendus par Amazon, de l’avis de Donald Trump.

Il n’est pas clair que le président des États-Unis a raison à propos des pertes des services postaux. S’il est juste de dire que le US Post Office perd des milliards de dollars à chaque année, il est faux de lier ce déficit à Amazon.

Le commerce numérique améliore les finances des services postaux américains. Les revenus de cette division sont passées de 13,5 milliards de dollars américains en 2014 à 19,4 milliards en 2017. Cela dit, le transport de courrier traditionnel, comme c’est le cas chez nous aussi, est en déclin.

Amazon paie peu d’impôts

Néanmoins, plusieurs questions se posent sur les retombées économiques et financières réelles d’Amazon.

Sur un profit de 5,6 milliards de dollars américains en 2017 aux États-Unis, Amazon n’a pas payé d’impôt.

Les différents crédits d’impôt ont permis à l’entreprise et à ses dirigeants de réduire les impôts à 0 en faisant appel notamment aux déductions sur options. C’est ce qui s’appelle faire de l’optimisation fiscale, une pratique que connaît bien Amazon et qui est très répandue dans les grandes entreprises de la planète.

De 2007 à 2015, le taux effectif d’imposition d’Amazon aux États-Unis s’est élevé à 13 % selon une analyse du New York Times, ce qui est largement plus faible que la moyenne des entreprises du Standard and Poors 500, à 26,9 % et ce qui est plus bas, aussi, que le taux d’impôt des entreprise durant ces années, de 35 %.

Tout cela est légal et le président Trump lui-même a largement profité des largesses fiscales de son pays. C’est pourquoi il faut aller plus loin dans la réflexion et s’intéresser à la position quasi-monopolistique d’Amazon et des grands géants du web de la Silicon Valley qui se sont construits au fil des dernières décennies, qu’on pense à Apple, Facebook et Google.

Amazon et le monopole de Silicon Valley

Bloomberg posait d'ailleurs la question en septembre dernier : le temps est-il venu de mettre un frein à cette expansion sans fin des géants américains du web?

La question est pertinente. En juin 2017, l’Union européenne a sanctionné la maison-mère de Google, le groupe Alphabet, pour des pratiques anti-concurrentielles en favorisant son propre service d’achats en ligne dans les résultats de recherche sur Google. Une amende de 2,7 milliards de dollars américains a été imposée à Alphabet.

Les Européens enquêtent également sur la possibilité que Google pousse les fabricants de téléphones utilisant gratuitement sa plate-forme Android à installer plusieurs de ses applications sur leurs appareils.

La crise qui secoue Facebook soulève de sérieuses questions sur sa domination alors que des milliards et des milliards de données peuvent être utilisées à des fins commerciales, publicitaires et, on l’a constaté dans la récente affaire Cambridge Analytica, à des fins politiques. Facebook compte plus de 2 milliards d’utilisateurs, ce qui est fait le réseau de données le plus puissant de la planète, sans conteste.

L’enjeu des données, des informations que les Google, Facebook, Amazon et Apple possèdent sur nous est crucial. Il en va de la santé démocratique et économique de nos sociétés. Des emplois sont en jeu, le pouvoir d’achat l’est aussi tout comme le pouvoir démocratique des citoyens.

Amazon détient 93 % de la vente de livres en ligne

Est-il sain qu’une entreprise comme Amazon détienne 93 % du marché américain de la vente de livres en ligne? Que dire de Google qui détient 92 % du marché de la publicité sur les moteurs de recherche en Europe, et 78 % aux États-Unis?

Est-ce qu’Apple occupe une position dominante dans le marché des téléphones intelligents haut de gamme, de plus de 400 $, avec 63 % du marché mondial? Et sur ces mêmes téléphones intelligents, que dire de la domination de Google et Facebook, qui possèdent 56 % du marché publicitaire aux États-Unis? Que peut-on ajouter au fait que Facebook détient 39 % de la publicité en bannières sur le web aux États-Unis? Et, encore un dernier chiffre, celui qui nous montre qu’Amazon détient 30 % du commerce en ligne aux États-Unis.

Le monopole technologique qui semble s’être formé au fil des ans est nuisible à l’économie, selon plusieurs économistes, selon des législateurs et des experts du secteur des technologies. Le laisser-faire économique, l’absence ou la faiblesse de l’encadrement ont mené à la création de quelques acteurs puissants, qui ralentissent l’émergence de petites innovations, de nouveaux entrepreneurs, réduisant la création d’emplois et l’amélioration des salaires des travailleurs.

Si Donald Trump s’attaque à Amazon parce qu’il est en guerre ouverte avec son PDG Jeff Bezos, aussi propriétaire du Washington Post, il n’en demeure pas moins qu’il touche là un enjeu crucial, fondamental, bien réel, qui mérite un débat et des actions sur les effets réels des monopoles technologiques.