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Est-ce que Facebook participe à la désinformation?

À lire certains commentaires ces jours-ci sur les réseaux sociaux, portant sur l’information journalistique, nous sommes engagés dans le même combat entre les bons et les méchants. Pour certains, il y a les médias traditionnels, qui appuient le système, l’État, les gouvernements, les multinationales, les riches, le pouvoir, le Capital. Et il y a les autres sources d’informations, dites indépendantes, hors système, critiques, dénonciatrices, révélatrices des complots, de la corruption et des magouilles.

D’un côté, les médias traditionnels qui embobinent le citoyen ordinaire, qui lancent leurs informations comme un gaz hilare dans la population. De l’autre, les médias réveille-matin, qui sonnent la fin de la récré, qui jettent une lumière crue sur la « vérité ».

Pourtant, les journalistes de Radio-Canada, de La Presse, du Globe and Mail, du New York Times, du Washington Post, du Wall Street Journal, du Monde, du Guardian, du Der Spiegel ou du Jerusalem Post, tout comme ceux de L’Écho de Frontenac à Lac-Mégantic, de l’Acadie Nouvelle ou de l’Express de Toronto, font toujours très exactement la même chose : ils révèlent, ils démontrent, ils expliquent, ils font entendre différents points de vue.

Animés par l’intérêt public, ils sont engagés dans leur travail, ils respectent leur code de déontologie, ils se posent sans cesse des questions, ils doutent, ils interrogent, ils retournent 14 fois le dossier avant de publier, ils font du mieux qu’ils peuvent avec le temps qu’ils ont.

Distinguer le vrai du faux

Ce qui a changé, c’est l’extraordinaire pouvoir du web. Aujourd’hui, une quantité indigeste d’informations sont disponibles sur internet. Jamais n’a-t-on eu accès à autant d’informations, mais jamais n’a-t-on été aussi mal informé. Jamais le citoyen n’a-t-il pu autant s’exprimer, mais jamais n’a-t-on été autant submergé par des opinions sans fondements argumentaires, par des commentaires racistes, démagogiques et dangereux.

Malheureusement, la très grande majorité de ce qui se trouve sur le web n’est pas vérifiée, n’est pas vraie, n’est pas digne de confiance. Et une armée de personnes mal intentionnées, propagandistes, payées pour répandre de fausses informations sévissent sur le web, à la recherche de citoyens qui n’arrivent plus à discerner le vrai du faux.

« Si nous ne regardons pas les faits avec sérieux, a dit le président Barack Obama jeudi, sans savoir ce qui est vrai ou faux, en particulier à l’ère des médias sociaux, quand beaucoup de gens s’informent sur leur téléphone avec des fragments de nouvelles ou de courts extraits, si nous sommes incapables de distinguer un argument sérieux de la propagande, alors nous avons un problème. »

Jusqu’au 8 novembre, jusqu’au jour de l’élection présidentielle, les 20 fausses nouvelles les plus lues ont été davantage partagées, commentées et appréciées que les 20 nouvelles vraies et vérifiées les plus populaires. Or, 44 % des Américains s’informent sur Facebook et la majorité des citoyens consultent les médias sociaux, Twitter, Google, notamment, qui relaient une quantité exceptionnelle de ces fausses informations. Est-ce normal?

Est-ce que Facebook par exemple a un devoir moral de s’assurer de diffuser de vraies informations et d’éviter de propager de la propagande, des informations inventées, déformées, qui ne sont pas vraies? La question se pose, mais la réponse n’est pas simple. Où commence la fausseté ? Si dans un texte de nouvelles, 7 paragraphes sont vrais, mais le 8e contient une fausseté, est-ce que Facebook doit la censurer? Ou y accoler une sorte d’avertissement?

Déjà, le patron de Facebook Mark Zuckerberg a dit que 99 % de ce qu’on voit sur notre fil Facebook est authentique. Et qu’il est très très peu probable, selon lui, que le résultat électoral du 8 novembre ait été influencé par les fausses informations qui ont pu circuler sur Facebook. « Je vous dirais que 99 % du contenu n’est pas vu non plus, a dit Guillaume Latzko-Toth, professeur au département d’information à l’Université Laval, à RDI économie jeudi soir. Seul le top 1 % est vu et est visible. (...) »

Bulles idéologiques et pot de miel

« Le problème est systémique, selon lui. Il est lié aux bouleversements que connaissent les médias d’information à l’ère numérique. Le problème, si on en voit un, est lié à la visibilité inédite que ce type d’informations – de fausses nouvelles, de nouvelles fantaisistes – acquiert. Et cela résulte de 3 dynamiques : d’abord, la concentration des internautes sur un tout petit nombre de plateformes – Google, Facebook, Twitter, Instagram et même Netflix; ensuite, le fait qu’il y ait des distorsions inévitables dans la sélection des contenus qui sont présentés par les algorithmes de ces plateformes, parce qu’il n’y a aucun algorithme parfait; et puis, enfin, troisième dynamique que je vois, c’est l’équivalence entre visibilité et revenus générés, ce qui fait que le critère ultime de visibilité devient ce qui nivelle tous les contenus sans égard, en fait, à leur valeur propre. »

Et donc, d’une part, les algorithmes créent des « bulles informationnelles » ou idéologiques, qui emprisonnent les gens dans un univers unidimensionnel où ce sont les mêmes points de vue qui sont lus et partagés. Et, d’autre part, la recherche du clic fait abstraction du fait que le contenu qui circule soit vrai ou faux. Les médias traditionnels participent à cette bataille du clic en diffusant des informations vraies, vérifiées, mais qui, bien sûr, dans certains cas, vont générer beaucoup plus d’intérêts que d’autres.

Le problème, c’est que d’autres acteurs du web vont publier des informations qui ont l’air vraies, mais qui ne le sont pas, dans le but de générer aussi de l’affluence.

« La course à la visibilité et aux clics, c’est au coeur du modèle économique du web dit social, nous a dit Guillaume Latzko-Toth. On a rapporté que de nombreux sites pro-Trump ont été créés, mis sur pied exprès pour générer de l’intérêt et donc, des clics. Et ça renvoie au fait que de fausses informations ont un caractère surprenant, inattendu, sont attirantes. Par ailleurs, il y a aussi des informations pot de miel, comme celles qu’on a pu retrouver sur ces sites. J’appelle ça des informations pot de miel parce qu’elles sont là pour attirer les personnes à qui cela fournit de l’eau au moulin dans le cadre d’un débat ou d’une élection polarisés. »

Et, donc, si je reviens à mes lutteurs du samedi matin, il s’en trouvera pour dire que ce que je viens d’écrire n’a aucune valeur parce que j’appartiens à un média du système et que je suis là pour mettre en valeur le point de vue de l’establishment face au peuple. Peu importe les explications, les arguments, les faits, les preuves, peu importe.

Tout est ramené à deux dimensions dans le monde de la désinformation : les bons, les méchants, avec nous, contre nous. Vous avez beau sortir 57 références et débattre pendant deux heures, vous avez beau avoir lu 200 livres depuis 2 ans, consulté 400 rapports et interviewé 600 experts, vous aurez tort 800 fois aux yeux des captifs de la désinformation. Comme l’a dit Barack Obama, nous avons un problème.