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Goulot d'étranglement pour les sables bitumineux

Sans la construction de nouveaux pipelines sur le continent nord-américain, la production du pétrole provenant des sables bitumineux plafonnera en 2017. C'est du moins la conclusion d'une étude d'Oil Change International, un groupe de recherche basé à Washington. Avec l'opposition citoyenne grandissante aux pipelines, les pétrolières canadiennes seront peut-être forcées à la stagnation.

Un texte de Étienne Leblanc, reporter spécialisé en environnement

L'industrie des sables bitumineux s'était habituée à une croissance forte et constante. Mais outre les prix du pétrole qui ne cessent de diminuer, l'avenir de l'industrie fait face à un obstacle majeur qui pourrait se manifester à court terme : le manque d'infrastructures qui permet de sortir le pétrole de la vallée de l'Athabasca vers les côtes nord-américaines.

À preuve, la pétrolière Shell a annoncé hier qu'elle se retirait du projet de sables bitumineux de Carmon Creek dans le nord-ouest de l'Alberta, faisant valoir un manque de pipelines jusqu'aux côtes.

Selon les estimations d'Oil Change International, si aucun nouveau pipeline d'importance pour l'exportation ne voit le jour prochainement, le réseau sera à plein rendement d'ici deux ans.

Et pourtant, les pétrolières voient grand. Selon l'Association canadienne des producteurs de pétrole (ACPP), l'industrie prévoit presque doubler la production du pétrole provenant des sables bitumineux d'ici à 2030, la faisant passer de 3,7 millions de barils par jour en 2014 à 5,3 millions de barils par jour en 2030, une augmentation prévue de 43 %. Les sables bitumineux canadiens constituent la troisième plus grande réserve de pétrole au monde.

Selon le modèle conçu par les chercheurs d'Oil Change International, le réseau nord-américain de pipelines fonctionnerait actuellement à 89 % de sa capacité. Pour en accroître le volume de transport, deux solutions s'offrent à l'industrie : soit modifier petit à petit le réseau existant, soit lancer de grands travaux pour construire de nouveaux pipelines.

Projets bloqués

À l'heure actuelle, les principaux projets de grands pipelines sont bloqués par les mouvements citoyens d'opposition : Keystone XL (États-Unis), Trans-Mountain (Colombie-Britannique), Northern Gateway (Colombie-Britannique) et Énergie Est (entre l'Alberta et le Nouveau-Brunswick).

Ces projets sont les seuls qui pourraient désenclaver l'Alberta, pour augmenter de façon significative la capacité d'exportation des pétrolières albertaines vers les marchés étrangers. Mais ils sont tous sujets à une opposition citoyenne grandissante et de plus en plus organisée.

Selon le rapport, l'autre solution - l'expansion des réseaux plus petits - ne pourrait absorber toute l'augmentation de la croissance projetée par les pétrolières. Au mieux, disent les auteurs, ces modifications pourront augmenter la capacité totale d'environ 600 000 barils par jour.

Et le train?

Les pétrolières albertaines ont déjà commencé à se tourner vers le transport du pétrole par train pour acheminer leur produit aux quatre coins du continent. Pour l'année 2014 seulement, le nombre de chargements de pétrole par rail en provenance de l'Ouest a crû de 14 %, selon les chiffres de l'ACPP. Depuis cinq ans, la quantité de pétrole provenant de l'ouest du pays et exportée par rail a explosé, passant de 600 barils par jour en 2009 à 185 000 barils par jour en 2014.

L'ACPP prévoit ce que cette quantité passe à 200 000 barils par jour en 2015 et à 250 000 barils par jour en 2016. Les trains pourraient transporter jusqu'à 600 000 barils par jour en 2018 si Washington persiste à bloquer l'oléoduc Keystone XL, selon les prévisions de l'ACPP.

Malgré ces projections qui tendent à donner une importance grandissante au train, les chercheurs d'Oil Change International sont d'avis que le transport du pétrole par rail ne pourra soutenir à lui seul les projets de croissance des pétrolières. Diverses analyses estiment entre 15 $ et 20 $ par baril le coût supplémentaire de transporter le pétrole par train plutôt que par pipeline.

Pouvoir citoyen

Oil Change International défend la thèse selon laquelle le principal facteur de changement dans le portrait énergétique nord-américain, c'est le citoyen.

« Si les citoyens ne s'étaient pas levés pour tirer la sonnette d'alarme pour les différents projets de pipeline, les pétrolières seraient déjà en train de développer de nouveaux projets d'extraction de sables bitumineux. Or, l'opposition citoyenne les oblige à revoir leur façon de concevoir le développement », conclut Greg Muttitt.

Les principaux projets de pipeline ne sont toutefois pas enterrés. Aux États-Unis, Keystone XL n'a pas été mis au rancart officiellement, bien que la principale candidate démocrate, Hillary Clinton, se soit prononcée contre le projet. Tous les candidats républicains sont pour.

Pour ce qui est du plus grand projet proposé, le pipeline Énergie Est, le nouveau premier ministre désigné, Justin Trudeau, ne s'est pas prononcé contre. Il a toutefois promis de revoir les critères de l'évaluation environnementale qui sont en vigueur.  M. Trudeau s'est toutefois dit en faveur de Keystone XL, mais contre le projet Northern Gateway.

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