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Gros déficit à Ottawa? Est-ce grave, docteur?

Avant même le dépôt du budget 2016-2017 le 22 mars prochain, le premier budget du ministre des Finances Bill Morneau, le déficit budgétaire prévu est de 18,4 milliards de dollars. On est loin du surplus de 1,7 milliard de dollars envisagé par l'ex-ministre conservateur des Finances, Joe Oliver, en avril dernier. Et on s'est largement éloigné aussi de la prévision de 3,9 milliards de dollars annoncée en novembre dernier dans la mise à jour automnale habituelle.

Un texte de Gérald Fillion

Alors, avant même que les libéraux n'aient mis en place leur plan de match pour stimuler l'économie, évalué à plus de 10 milliards de dollars la première année durant la campagne électorale, le gouvernement Trudeau doit composer avec un déficit de 18,4 milliards de dollars.

Sur le plan politique, les conservateurs ne se gêneront pas pour dire que la seule existence des libéraux au pouvoir est une catastrophe sur le plan économique et budgétaire. Et il sera tout aussi tentant pour les libéraux d'accuser les conservateurs d'avoir laissé les finances publiques dans un état de délabrement avancé.

Mais, au-delà des discours simplistes, qu'en est-il?

  1. Premièrement, un déficit de 10 milliards de dollars, c'est 0,5 % du PIB canadien. À 18 milliards, c'est 0,9 %. À 25 milliards de dollars, c'est 1,3 % du PIB et à 30 milliards, c'est 1,5 %. Même à ce niveau, qui semble cataclysmique, le Canada serait parmi les meilleurs dans l'OCDE, seulement dépassé par l'Allemagne dans le G7. Le Canada, au chapitre de ses finances publiques, peut vivre avec un déficit de 18 à 30 milliards de dollars, surtout que l'économie ne cesse de ralentir.
  2. Deuxièmement, baisser les impôts et les taxes, comme le Canada l'a fait depuis 15 ans, réduit considérablement la marge de manoeuvre du gouvernement. Si bien qu'au moindre ralentissement, et on ne parle même pas de récession ici, le gouvernement plonge en déficit. Les libéraux de Jean Chrétien et de Paul Martin ainsi que les conservateurs de Stephen Harper ont largement baissé les impôts des entreprises. Les conservateurs ont abaissé la TPS de deux points de pourcentage en plus de réduire plusieurs mesures fiscales pour les familles, et voilà que les libéraux de Justin Trudeau ont décidé de baisser le taux d'imposition sur les revenus de 45 000 $ à 90 000 $ par année.
  3. Troisièmement, le ministre des Finances, Bill Morneau, a rétabli des marges de prudence, qui s'étaient largement évaporées dans le dernier budget de Joe Oliver afin d'embellir la situation. Ces marges sont normales, souhaitables, les économistes font leur travail lorsqu'ils établissent des marges de prudence essentielles. Et on s'approche davantage d'un portrait réaliste que rêvé. La mise à jour économique de novembre établissait une marge d'environ 4 milliards par année. Aujourd'hui, le ministre Morneau amène ces marges de prudence à 6 milliards de dollars, ce qui n'est pas sans rappeler les stratégies de Paul Martin, qui aimait bien se donner de l'espace fiscal. 
  4. Et puis, quatrièmement, l'économie ralentit. La chute du pétrole est plus prononcée qu'attendu et elle va probablement durer plus longtemps que ce que les économistes avaient anticipé. Depuis trois mois, la situation s'est rapidement détériorée. Résultats : les revenus budgétaires sont amputés de 12,2 milliards de dollars par rapport à la projection de novembre et les dépenses sont gonflées de 2,4 milliards de dollars.

Et donc, le déficit avant même les nouvelles mesures budgétaires envisagées est de 18,4 milliards de dollars et non plus de 3,9 milliards tel que prévu il y a trois mois à peine. En ajoutant environ 10 milliards d'injections financières dans l'économie, on comprend que le gouvernement devrait annoncer le 22 mars prochain un déficit de plus de 25 milliards de dollars en 2016-2017.

Ce n'est certainement pas souhaitable d'afficher un tel déficit. Mais sur une économie de 2000 milliards de dollars, c'est tout à fait gérable. Surtout, dans un contexte économique de fort ralentissement, alors qu'on craint une récession chez nous et que l'économie américaine ralentit, il est normal pour un gouvernement d'envisager des investissements pour stimuler son économie.

Nous avons souvent débattu de la pertinence des mesures d'austérité et de leurs effets sur l'économie. Tous s'entendent pour dire que l'austérité à court terme ralentit l'économie. Dans les pays très endettés, le contrôle serré des dépenses pourrait, à long terme, avoir des effets bénéfiques. Mais les experts ne s'entendent pas là-dessus.

Au Canada, les finances publiques sont en ordre et les agences de notation attribuent la meilleure cote de crédit au pays. Le Canada, plus que n'importe qui, est tout à fait en mesure d'axer sa politique budgétaire sur une stimulation de l'économie. C'est ce qu'a fait Stephen Harper en 2009. C'est ce que s'apprête à faire le gouvernement Trudeau aujourd'hui.

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