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Il ne faut pas tomber dans le « piège Énergie Est », dit Éric Pineault

Le projet de l'oléoduc Énergie Est est l'enjeu économique et écologique le plus important au Canada depuis le début de ce siècle, depuis bien plus longtemps sans doute, d'ailleurs! De toutes parts, les protagonistes sont prêts à tout pour se faire entendre, qu'ils soient pour ou contre le projet.

Gérald Fillion

  Un texte de Gérald Fillion

Il est clair que l'affrontement est inégal, mais à la guerre de l'opinion publique, les mouvements écologistes et citoyens ont prouvé, plus d'une fois, leur efficacité à faire reculer les pouvoirs publics et les grandes entreprises riches à milliards et munis de lobbyistes chevronnés.

C'est dans ce contexte chargé, alors que des consultations publiques sont prévues à Québec et à Ottawa l'automne prochain pour étudier le projet, que l'économiste et sociologue Éric Pineault publie Le piège Énergie Est, dans la collection Polémos, chez Écosociété. Cet ouvrage est lancé au moment où une cinquantaine de groupes s'unissent pour s'opposer au projet d'oléoduc, des groupes écologistes et citoyens, ainsi que des représentants des Premières Nations.

Ils appellent à la « résistance politique » face au projet de TransCanada, en harmonie avec l'appel au « devoir de résister » lancé par Éric Pineault dans son ouvrage. L'auteur présente d'ailleurs ce livre comme un outil d'opposition à Énergie Est, qui doit servir à une intensification des moyens de pression pour barrer la route à TransCanada.

Pourtant, des lieux de débat sont prévus : un Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) en octobre, une étude sur les retombées économiques par le ministère des Finances du Québec, les audiences également de l'Office national de l'énergie (ONE) à l'automne. Mais Éric Pineault doute de l'efficacité de ces tables d'évaluation, surtout celle de l'ONE. Selon lui, l'industrie du gaz et du pétrole a des « accointances avec les instances réglementaires et décisionnelles ». Il remet en cause l'impartialité des membres de l'Office national de l'énergie.

Éric Pineault affirme qu'une armée de lobbyistes s'active sur le terrain. « TransCanada fut, et de loin, la compagnie la plus active sur ce front entre 2008 et 2012, ayant effectué quelque 279 communications officielles avec des ministres et autres représentants gouvernementaux. »

« L'Institut Polaris, écrit-il, a dénombré, de 2008 à 2014, l'enregistrement de 411 rapports de communications entre ses lobbyistes et lobbyistes-conseils et des ministres et autres membres de l'appareil gouvernemental. » Il dit aussi qu'en « date du 1er avril 2016, la compagnie avait encore 16 lobbyistes inscrits au Registre des lobbyistes du Québec et employait 7 lobbyistes-conseils, la plupart ayant pour mandat de défendre le projet Énergie Est et de mener des représentations. »

80 % du pétrole pour l'exportation

Au-delà des stratégies de chacun, Éric Pineault nous invite, dans son livre, à bien comprendre la nature du projet. Le pétrole qui circulerait dans l'oléoduc Énergie Est serait essentiellement voué à l'exportation, surtout vers les pays émergents, comme l'Inde notamment. C'est plus de 80 % du pétrole transporté qui serait destiné au marché international, ce que refuse par ailleurs de confirmer TransCanada.

Éric Pineault cite toutefois un rapport de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), qui affirme que les raffineries du Québec ne seraient en mesure de traiter que 122 000 barils supplémentaires par jour, ce qui laisserait les 978 000 barils supplémentaires prévus, transportés chaque jour, pour le Nouveau-Brunswick et l'exportation.

En fait, ce qu'il dit, c'est qu'approuver le projet Énergie Est permettrait d'augmenter la production de pétrole au Canada, un pétrole qui, a fortiori, émet 17 % plus de gaz à effet de serre que le pétrole conventionnel. C'est à ça qu'il dit un « non ferme ».

Les coûts écologique et économique

Mais on peut se demander si le Canada ne viendrait pas payer cher l'abandon d'un tel projet dans la mesure où notre principal partenaire, les États-Unis, augmente sa production et que les émissions de gaz à effet de serre du Canada représentent 1,6 % des émissions mondiales.

Ce n'est pas la bonne solution, rétorque Éric Pineault, sur les plans de l'économie, de l'environnement et de la sécurité. Il va loin : une « contamination prévisible et irréversible du Saint-Laurent » est à prévoir sur 40 ans d'exploitation compte tenu de l'ampleur du projet. Et tout ça, pour des retombées très faibles pour l'Ontario et le Québec, des retombées qui seront toutefois majeures pour les pétrolières impliquées, les raffineurs, les exportateurs, l'Alberta et le gouvernement du Canada.

L'argumentaire d'Éric Pineault est fort. Malgré cela, les pouvoirs publics semblent pencher en faveur du projet d'oléoduc de TransCanada. Et leurs arguments sont importants, eux aussi. Ce projet est structurant pour le Canada, ce serait le troisième plus long oléoduc du monde. Mais en veut-on?

Souhaitons que les instances d'évaluation fassent un travail sérieux et efficace, juste et réaliste, large et complet. Ce projet est important pour le Canada, l'économie albertaine, l'industrie pétrolière et pour la planète sur laquelle nous vivons. Il faut prendre le temps nécessaire. On ne peut rien laisser au hasard.

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