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L’Est-du-Québec dépouillé du tiers de ses points de services Desjardins en cinq ans

Nombreux sont les membres et les élus qui reprochent au Mouvement Desjardins d'abandonner les régions et de s'éloigner de l'idéal coopératif. Mais qu'en est-il exactement? Radio-Canada a analysé les changements apportés au réseau de distribution dans l'Est-du-Québec entre 2013 et 2018.

Un texte de Marie-Josée Paquette-Comeau

Radio-Canada a répertorié 59 fermetures de centres de services depuis cinq ans dans l’Est-du-Québec.

Au cours de la même période, Desjardins a procédé à 13 fermetures partielles qui n’ont laissé qu’un comptoir ou un guichet selon l’endroit.

Le Bas-Saint-Laurent a vu son paysage financier s’étioler avec une perte de 41 centres de services. La Gaspésie suit avec 12 points de services et la Côte-Nord, avec 6.

Au total, en 2013, l’Est-du-Québec comptait 186 points de services.

Autres fusions et fermetures

Les changements au sein du Mouvement Desjardins ne datent pas d’hier. Rappelons qu’au début des années 2000, le réseau a subi de grandes fusions et des fermetures qui ont transformé le paysage financier régional. Dans le futur, avec la poursuite de la transition numérique, d’autres fermetures sont à prévoir, selon le vice-président du Mouvement Desjardins pour le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine, Marc Villeneuve. Il ajoute aussi que ce sont les fusions de caisses qui attireront davantage l’attention dans les prochaines années. Plusieurs sont d’ailleurs en cours. Marc Villeneuve précise qu’une fusion de caisses n’indique pas automatiquement une fermeture de services.

Des secteurs plus touchés que d'autres

Les données recueillies par Radio-Canada ont été soumises à deux experts du développement régional de l’Université du Québec à Rimouski. Tous deux ont remarqué la vague de fermetures accentuée dans l’arrière-pays du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie. Selon les chercheurs, on y décèle les mêmes municipalités qui, il y près de 50 ans, ont été menacées de fermeture par le Bureau d'aménagement de l'Est-du-Québec.

La professeure considère qu’il faut plus qu’une institution financière pour encourager le développement économique d’une région. Elle déplore que la transformation de Desjardins coïncide notamment avec la fin des centres locaux de développement (CLD).

D’ailleurs, les MRC qui démontreront les plus faibles taux de croissance dans les prochaines années se situent dans l’Est-du-Québec, selon Nathalie Lewis. Parmi elles, se trouvent les MRC de La Haute-Gaspésie, d’Avignon, de La Haute-Côte-Nord, du Témiscouata et des Basques. Fait à noter, toutes ces MRC ont perdu des points de services de la coopérative dans les cinq dernières années.

À l’instar de Nathalie Lewis, le professeur émérite de l’UQAR Bruno Jean, qui a été entre autres titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement rural, ne jette pas le blâme sur le Mouvement Desjardins.

Bruno Jean considère que ce passage obligé pour les institutions bancaires est une transition numérique presque acquise pour la majorité de la population.

Selon les données du Mouvement Desjardins, dans l’Est-du-Québec, près de 90 % des transactions sont pleinement automatisées.

Le professeur émérite considère que les principaux perdants de cette transition demeurent les personnes âgées qui n’ont pas encore effectué le virage numérique, mais également les citoyens qui n’ont pas accès à Internet haute vitesse et ils sont nombreux dans l’arrière-pays du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie. Il y a urgence à régler la question de l’accessibilité à l’Internet haute vitesse, affirme Bruno Jean.

À des kilomètres de chez soi

Bien que le vice-président du Mouvement Desjardins pour le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine, Marc Villeneuve, ait mentionné en entrevue qu’un maximum de 20 kilomètres séparent les municipalités ayant perdu un centre de services à un point de services actuels, Radio-Canada a constaté que plusieurs membres de la coopérative devaient rouler plus d’une trentaine de kilomètres pour avoir accès à au moins un des services offerts par Desjardins.

Une distance que ne craignent pas les gens de la ruralité, selon le professeur Bruno Jean. Une étude réalisée par les professeurs de l’UQAR portant sur l’accès aux services en région démontre que les ruraux considèrent les services qui sont à moins d’une heure de leur domicile comme étant de « proximité ».

Peu de pertes d’emplois

Bruno Jean croit plutôt que c'est la question des pertes d’emplois reliées aux fermetures, tous services confondus, qui bouleverse les petites communautés. À cela, Desjardins répond que la transformation du réseau de distribution ne provoque que très peu de pertes d’emplois. Entre les départs à la retraite et la volonté de progression des employés dans l’organisation, il y a toujours de la place pour les personnes qui souhaitent demeurer à l’emploi, a répondu le relationniste de l’entreprise, Jean-Benoît Turcotti.

De plus, la pénurie de main-d’œuvre dans l’Est-du-Québec touche tous les secteurs de l’économie régionale, ce qui inclut les entreprises financières, ajoute M. Turcotti.

C’est l’automatisation des services qui réduit le nombre d’emplois dans la région et non les fermetures, selon le directeur général de la Caisse populaire Desjardins Mer et montagnes, Gilles Richard. À sa caisse, depuis 2001, plus de la moitié des postes ont été abolis passant de 31 à 14 en raison de l’automatisation des tâches reliées au travail. Cette réalité touche tous les secteurs de l’économie, Desjardins n'y fait pas exception.

La voix des régions au sein du mouvement

Desjardins se targue d’œuvrer par et pour ses membres. Dans l’Est-du-Québec, la coopérative compte plus de 310 000 membres. Dans un contexte de fermeture, les membres, loin de leur caisse d’origine, auront-ils voix au chapitre?

Dans certaines caisses, des mesures ont été prises pour favoriser le rapprochement avec les communautés sans point de services. Par exemple, à la suite de la fusion de la caisse populaire de Pentecôte avec celle de Port-Cartier, ce qui a précipité sa fermeture, la directrice générale de Port-Cartier, Michelle Gosselin, a demandé à l’assemblée générale d’ajouter un siège au conseil d’administration. Ce siège a été dédié aux gens de Rivière-Pentecôte pour assurer la représentativité du secteur.

Malgré ces initiatives, la professeure en développement régional Nathalie Lewis craint que le processus de centralisation de l’entreprise taise la voix des régions au sein de la coopérative.

Plus qu’une banque

Malgré les 59 centres de services perdus, Desjardins demeure la plus présente sur le territoire de l’Est-du-Québec comparativement à l’ensemble des banques.

Selon le vice-président du Mouvement Desjardins pour le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine, Marc Villeneuve, aucune banque n’investit autant dans la communauté que ne le fait la coopérative. En plus du fonds de 100 millions de dollars créé en 2016 pour soutenir des projets régionaux et dont le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie ont reçu 1 million de dollars à ce jour, Desjardins remet chaque année des ristournes et des commandites déterminées par les membres en assemblée annuelle.

Marc Villeneuve affirme que la mission de Desjardins d’enrichir les collectivités demeure actuelle, malgré les turbulences provoquées par la transition numérique. Il rappelle que le fameux logo vert physiquement apparaît sur beaucoup de bandes de patinoires, sur beaucoup de complexes sportifs, de complexes d’art et dans plusieurs écoles. Pour le vice-président régional, c’est une preuve que Desjardins reste et restera très présent sur le territoire.