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La Chine garde la tête haute face aux menaces commerciales américaines

Alors que Washington menace d'imposer 50 milliards de dollars de droits punitifs sur les produits chinois, à Pékin, le gouvernement chinois s'efforce d'afficher une image sereine. En coulisses, on fourbit ses armes en prévision d'une guerre commerciale qui pourrait embraser d'un jour à l'autre les relations commerciales entre les deux géants.

Un texte d'Anyck Béraud,correspondante à Pékin

Selon l’économiste Ding Yifan, conseiller auprès du gouvernement chinois, Pékin reste calme même si les nouvelles mesures tarifaires que Washington menace d’imposer dès le 6 juillet pourraient engendrer à terme un impact quelque 450 milliards de dollars pour l'économie de son pays.

Ding Yifan assure pourtant que la Chine est sereine « parce qu’elle sait que même si les États-Unis veulent appliquer des sanctions très sérieuses sur l’exportation chinoise, les victimes ne seraient pas forcément des entreprises chinoises », explique-t-il.

« Aucune entreprise chinoise d’investissement ne se trouve parmi les 10 plus grands exportateurs de Chine vers les États-Unis. Ce sont, pour la plupart des cas, des investissements venus d’outre-mer : des investisseurs de Taïwan, de Singapour, de la Corée du Sud…mais aussi des États-Unis », renchérit le conseiller économique.

Il en veut pour preuve Dell, le géant informatique. « Dell est une entreprise purement américaine, mais elle fait partie des 10 premiers exportateurs ici vers le marché américain […] Donc il [Donald Trump] va sanctionner des entreprises américaines installées en Chine », dit-il.

Les avis divergent

Mais Rajiv Biswas ne partage pas cet avis. Il est l’économiste en chef pour l’Asie Pacifique de l’Institut américain d’analyse et de recherche IHS Markit, dont le siège social est à Londres et qui a des bureaux en Chine.

Il croit que de lourdes mesures tarifaires auront un impact substantiel sur les exportateurs chinois. Il explique qu’aux États-Unis, les importateurs pourraient se tourner vers d’autres pays.

« Ils pourraient acheter par exemple leur textile au Vietnam ou au Bangladesh, ce qui nuirait aux exportateurs chinois avec à la clef, des pertes d’emplois par milliers » estime-t-il.

Se préparer tout de même à la guerre

Rajiv Biswas rappelle qu’environ 20 % des exportations de la Chine sont acheminées vers les États-Unis.

Et en ces temps où l’économie chinoise montre, justement, des signes d’essoufflement, le gouvernement chinois vient d’annoncer une mesure en soutien aux petites et moyennes entreprises d’exportation.

L’accès à du financement, à la hauteur de quelque 100 milliards de dollars, ressemble fort à un moyen de se préparer à une guerre commerciale. « Ce sont ces entreprises qui vont se retrouver au front », souligne Rajiv Biswas.

Pékin promet une réponse énergique

La Chine doit encore dévoiler comment exactement elle compte répondre « énergiquement », comme elle l’a promis, aux autres tarifs punitifs qui pourraient suivre après le 6 juillet.

Elle a affirmé ne pas craindre un conflit commercial avec les États-Unis, s’il fallait en arriver là pour défendre ses intérêts.

Ding Yifan, qui a aussi dirigé l’Institut d’études sur le développement mondial relevant du Conseil d’État, assure que c’est parce que la Chine est « pratiquement » la première partenaire commerciale de tout le monde et qu’elle est le plus grand marché du monde.

« Les consommateurs chinois ne seraient pas trop malmenés par une guerre commerciale », selon Rajiv Biswas, d’IHS Markit. Moins que les consommateurs américains, à son avis.

Il souligne que les importateurs chinois pourraient éviter de payer les coûts supplémentaires provoqués par les tarifs imposés en représailles aux produits américains comme le soja, en se tournant vers d’autres fournisseurs en Asie du Sud-est, au Brésil ou en Australie pour les denrées agricoles, ou encore vers l’Union européenne et même le Canada pour le secteur industriel.

D’ailleurs, le ministère chinois des Finances a annoncé mardi qu’il allait éliminer la semaine prochaine les droits de douane du soja importé de plusieurs pays asiatiques, dont le Bangladesh, l’Inde et la Corée du Sud. Reste à voir si ce serait suffisant pour palier au soja américain dans cette Chine grande consommatrice de cet aliment.

Une joute de poker aux enjeux très élevés

Pékin affirme qu’en cas de conflit, ce sont les travailleurs et les agriculteurs américains qui perdraient gros. Alors qu’à Washington, Peter Navarro, le conseiller économique de Donald Trump, a assuré que la Chine était celle qui avait le plus à perdre.

Rajiv Biswas, d’IHS Markit, croit qu’une guerre commerciale ne ferait aucun gagnant.

« Nous sommes au beau milieu d’une joute de poker aux enjeux très élevés. Les États-Unis tentent d’intimider la Chine en pensant que ça la fera bouger, puisqu’ils importent beaucoup plus de denrées qu’elle n’en importe de chez eux. Ils veulent ainsi la forcer à une entente », dit-il.

Il rappelle ce que l’administration américaine veut obtenir en priorité : que Pékin s’engage à réduire l’énorme déficit commercial de Washington (566 milliards de dollars l’an dernier) en augmentant de façon significative l’achat de produits américains notamment dans les domaines du pétrole brut, du gaz naturel, de l’aéronautique ou l’agriculture; et qu’il s’engage à protéger fermement la propriété intellectuelle et les secrets industriels contre le vol et l’espionnage, un reproche régulier fait aux Chinois.

Plusieurs pays déplorent en effet que les entreprises qui s’installent en Chine soient obligées de partager leurs connaissances avec des investisseurs chinois.

Difficile d'ébranler la Chine par la manière forte

Ding Yifan, économiste et conseiller gouvernemental, rappelle que Pékin a déjà fait des promesses à ce sujet, ou encore, sur l’ouverture du marché. Entre autres concessions, « elle a réduit les droits de douane dans le secteur automobile », dit-il.

Ding Yifan prévient : « Le gouvernement chinois ne s’engagera à rien, si l’administration Trump continue de faire la guerre ». Pour lui, difficile de négocier, d’arriver à un compromis, puisque les Américains n’ont pas l’intention de porter leur contentieux devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Pékin a déjà reproché à Washington d’être imprévisible dans le dossier commercial. Rajiv Biswas lui, se demande si la manière forte employée par de Donald Trump est la bonne tactique à adopter face à un vis-à-vis asiatique.

« Ce n’est pas très clair, car du point de vue chinois, c’est une approche de négociation très différente, culturellement parlant », dit-il.

Il ajoute : « Maintenant, la question clé, c’est : est-ce que les négociateurs des deux pays pourront faire fi de l’escalade en cours, garder leur sang-froid malgré ce qui est franchement en train de dégénérer en "affreux affrontement" pour s’entendre, et abandonner toute idée de mesure punitive ».