Retour

La phase « zombie » de l’ALENA cause des maux de têtes aux entrepreneurs canadiens

Une ronde de négociation après l'autre, l'Accord de libre-échange nord-américain semble plongée dans cette période d'incertitude où on ne sait pas si l'accord survivra, et si oui, sous quelle forme et avec quels tarifs. Les effets de la renégociation et de l'incertitude qui l'accompagne se font déjà sentir chez les entrepreneurs canadiens.

Un texte de Christian Noël

La compagnie Felton Brushes, de Hamilton, fabrique des balais et des brosses de toutes sortes pour déneiger les rails de chemin de fer, dépoussiérer les planchers d’entrepôts et nettoyer les tuyaux des compagnies de forage.

Le propriétaire Tony Ponikvar explique que 25 % de ses produits sont vendus aux États-Unis, mais que c'est au sud de la frontière que se trouve son plus grand potentiel de croissance. Cependant, la renégociation de l’ALENA rend l’avenir plus incertain.

Sans ALENA, on fait quoi?

Une nouvelle mouture de l’Accord pourrait imposer de nouveaux tarifs, plus ou moins élevés. Et une annulation éventuelle de l’ALENA ouvre la porte à au moins deux possibilités : soit un retour aux tarifs en vigueur lors du premier Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis, soit un passage aux tarifs préférentiels de l’Organisation mondiale du commerce.

Pour certains produits, les tarifs pourraient demeurer inchangés, augmenter légèrement ou encore exploser. Pour une compagnie comme Felton Brushes, même une hausse minime pourrait avoir un impact.

« Pour certains types de brosses, j’achète ma matière première aux États-Unis, raconte Tony Ponikvar, j’assemble le produit fini ici, et je revends à des clients américains. »

Au lieu d’agrandir ses installations et sa production au Canada, Tony Ponikvar cherche maintenant des avenues possibles aux États-Unis. « L’an dernier, nous avons acheté une usine en Ohio et nous avons déménagé la machinerie et la production ici à Hamilton. » Si c’était à refaire, dans le climat actuel, Tony Ponikvar laisse entendre qu’il aurait plutôt transféré une partie de sa production aux États-Unis.

L’avantage régional

Ces préoccupations quotidiennes pour bon nombre d’entrepreneurs canadiens ont encore plus d'impact dans les régions à proximité de la frontière américaine.

C’est le cas du Niagara, un des moteurs du secteur manufacturier en Ontario. « L’ALENA a été essentiel à l’essor économique de notre région », soutient la présidente de la Chambre de commerce du Grand Niagara, Mishka Balsom.

Il est impossible de dire précisément dans quelle proportion l’ALENA est responsable de cette hausse, mais Mishka Balsom assure que « c’est majeur ». Depuis que l’Accord est de retour sur la table à dessin, elle remarque un ralentissement des projets d’investissement dans la région.

La Banque du Canada estime que l’incertitude entourant la renégociation de l’ALENA réduira la croissance des investissements de 0,7 % et celle des exportations de 0,2 % pour 2017 et 2018. La Banque Scotia s’attend à un effet minime sur le PIB canadien, soit une baisse d’environ 0,1 %.

La phase « zombie » de l’ALENA

Cette période où personne ne sait sur quel pied danser, l’économiste principal adjoint de la Banque Scotia l'appelle la phase « zombie » de l’ALENA.

Même si deux cycles de négociations de l’ALENA sont prévus en février et en mars, il est selon lui très improbable que les trois pays arrivent à un accord d’ici la date butoir prévue à la fin mars.

L’accord original de l’ALENA a pris quatre ans à être négocié, l’entente avec l’Europe, sept ans, et le Partenariat transpacifique, six ans.

« Réussir à moderniser une entente aussi complexe en sept ou huit mois serait un tour de force inimaginable, soutien Brett House, mais abandonner les efforts maintenant serait tout aussi surprenant. »

Bref, les négociations ont de bonnes chances de se poursuivre. Et l’incertitude aussi.

« L’incertitude avantage les Américains »

Pendant que les entrepreneurs nagent dans l'inconnu, des compagnies comme Borderlinx se retrouvent au coeur des échanges commerciaux canado-américains. L'entreprise de Sanborn, en banlieue de Buffalo, possède un immense entrepôt qui contient plus de 6 millions de dollars de marchandises.

Si l’édifice est en sol américain, le propriétaire, lui, est Canadien. La marchandise de l'entreprise est considérée comme étant en zone internationale. La compagnie Borderlinx est une zone franche de commerce. Les entreprises peuvent entreposer leur marchandise ici sans payer de tarifs douaniers. Les tarifs s’appliquent seulement une fois que le produit sera acheté par un consommateur.

Les demandes affluent pour l'entreprise. « Nous recevons de plus en plus de requêtes, dit-il, surtout de compagnies canadiennes, qui tentent de limiter des dégâts potentiellement causés par la renégociation de l’ALENA », dit Dean Wood, propriétaire de Borderlinx.

C’est une question de tarifs, mais aussi d’opacité de la frontière. « Si le flot de marchandise ralentissait en raison des contrôles douaniers plus sévères, l’efficacité de nombreuses entreprises sera affectée », craint Dean Wood.

Un de ses clients, qui préfère rester anonyme, a déjà déménagé la moitié de sa production aux États-Unis.

Une mesure préventive temporaire, remarque-t-il, mais qui pourrait devenir permanente. En période d'incertitude, estime Dean Wood, les entreprises n'aiment pas mettre tous leurs oeufs dans le même panier.

L’homme d’affaires soutient que certains de ses clients canadiens vendent de 90 % à 100 % de leurs produits aux États-Unis, et que le marché américain est souvent plus alléchant vue d'une expansion.

Saisir l’opportunité

Une vision pessimiste que ne partage pas Mishka Balsom. Selon la présidente de la Chambre de commerce du Grand Niagara, ces bouleversements en cours forceront certaines entreprises à sortir de leur complaisance, celle d’avoir un partenaire fiable de l’autre côté de la frontière.

« Ça ouvre des horizons, à l’ouest avec le Partenariat transpacifique, et à l’est avec le libre-échange avec l’Europe, et ça développe de nouveaux marchés, des nouveaux consommateurs. »

À long terme, dit-elle, les choses vont se replacer. Mais à court terme, elle reconnaît que la renégociation de l’ALENA comporte ses défis.