Samedi marquera le 50e anniversaire de la première production économiquement viable de pétrole extrait des sables bitumineux en Alberta. Une industrie florissante qui a dépassé, bien au-delà, les objectifs des plus optimistes cinq décennies plus tôt.

Un texte de Marie-Pier Mercier

En 1967, une compagnie américaine investit des centaines de milliers de dollars dans l’ouverture du projet Great Canadian Oil Sands à Fort McMurray, maintenant l'entreprise pétrolière Suncor. À l'époque, on parlait du plus gros pari de l'histoire.

« On n'aurait pas pu prédire à l’époque qu’on produirait des millions de barils de pétrole par jour aujourd’hui », a déclaré Joseph Doucet, doyen de la faculté d’administration à l’Université de l’Alberta, spécialisée dans les enjeux énergétiques.

L’ouverture de l’entreprise a d’ailleurs changé le visage de Fort McMurray. Bill Loutit, un résident de longue date et travailleur à la retraite dans l’industrie des sables bitumineux, y a fait sa « fortune ».

Il a vu sa ville devenir de plus en plus peuplée au cours des 50 dernières années et a vu le prix des résidences augmenté. « De nombreuses personnes âgées n’ont plus les moyens de vivre ici maintenant », dit-il.

Les routes se sont développées. Les chemins de gravier se sont transformés en voies asphaltées.

Le paysage aussi a changé, les entreprises se multipliant et prenant de plus en plus de place aux portes de la ville. « C'est devenu de plus en plus difficile pour moi et ma communauté de chasser », explique Bill Loutit, d'origine métisse.

Il y a 50 ans, Great Canadian Oil Sands produisait un peu plus de 30 000 barils de pétrole par jour. L’année dernière l'industrie en produisait 2,4 millions.

Cette production devrait atteindre 3 millions de barils par jour d’ici 2020, soit 150 % de plus de ce qui était prévu au départ.

Succès non instantané

L’industrie n’a toutefois pas été glorieuse dès le départ. « Lors des 10 premières années, les défis technologiques étaient immenses. C’est pourquoi la production a pris beaucoup de temps à se mettre en place », explique Frédéric Boily, politologue au Campus Saint-Jean de l'Université de l'Alberta.

La crise énergétique des années 70 et l’introduction du Programme national de l’énergie par les libéraux de Pierre-Elliott Trudeau, mis en place en 1980, ont également ralenti sa rentabilité à sa pleine capacité.

« Le programme avait pour but de redistribuer la richesse qui provenait de l’Alberta aux bénéfices des autres provinces », ajoute le politologue. Un programme qui a toutefois été mis de côté par le gouvernement progressiste-conservateur fédéral de Brian Mulroney, lors de son entrée au pouvoir en 1985.

Les conséquences de ce programme font encore l’objet de discordes aujourd’hui. Bien des Albertains font toujours porter la responsabilité de la récession canadienne des années 80 à ce programme.

C’est donc au début des années 2000 que l’industrie a commencées à voir son essor. « Cela a commencé à grimper de façon importante dans les 20 dernières années, notamment avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement de Jean Chrétien », souligne Frédéric Boily.

Le taux uniforme de redevances mis en place par le gouvernement de l'Alberta et les changements fiscaux adoptés par Ottawa ont fait en sorte que l’industrie a attiré énormément d’investissements. « Depuis ce temps-là, on peut y voir une croissance très soutenue », ajoute Joseph Doucet.

50 prochaines années

Même si les entreprises ont développé des technologies pour réduire la production de gaz à effet serre, le nombre de barils produits par jour, lui, continue d’augmenter de façon importante, explique Joseph Doucet.

Il est toutefois certain que la production durera encore au moins 20 à 30 ans. « Cinquante ans, cela peut être un peu long en termes de possibilités de technologies qui pourraient être adaptées, notamment pour le transport », dit-il.

Il y aura tout de même des transformations dans l’industrie, selon Frédéric Boily.

Par contre, ce sera un processus qui prendra du temps. « [Le passage de] l’économie basée sur le pétrole à un autre type ne se transfère pas rapidement. Les néo-démocrates l’ont d’ailleurs compris lors de leur entrée au pouvoir, eux qui continuent à approuver des projets de pipeline malgré leur position sur l'échiquier politique. »

Il explique toutefois que les préoccupations environnementales continueront d’être présentes. « Il ne suffit pas de changer de couleur de gouvernement pour revenir au mode antérieur », affirme Frédéric Boily.

« Si les conservateurs reviennent au pouvoir dans la province, ils devront eux aussi démontrer que l’industrie des sables bitumineux est capable de rencontrer des standards en matière environnementale », ajoute-t-il.

D’ailleurs, si les conservateurs sont élus aux prochaines élections, il sera difficile pour eux de revenir sur la taxe carbone mise en vigueur en début d’année par les néo-démocrates.

Jason Kenney et Brian Jean, tous les deux candidats dans la course à la direction du Parti conservateur uni, ont promis d’annuler cette taxe dès leur entrée au pouvoir.

« Lorsqu’une mesure est en place, revenir en arrière est un calcul politique risqué », conclut Frédéric Boily.

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