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Las Vegas, entre effervescence et déchéance immobilière

Les traces du marasme économique sont encore bien visibles à Las Vegas, 10 ans après la crise financière qui a ébranlé les États-Unis, puis l'économie du monde entier l'année suivante.

Un texte de Daniel Blanchette Pelletier

Rendez-vous sur la Strip, cette artère commerciale et névralgique de la capitale américaine du jeu pour le constater. Aux extrémités de cette voie mythique reposent encore les squelettes de la crise.

Plusieurs projets immobiliers, qui devaient s’ajouter à l’offre hôtelière déjà abondante, ont avorté lorsque leurs promoteurs se sont retrouvés à court de liquidités.

Mais d’autres, qui étaient déjà sortis de terre, ont été interrompus et n’ont, à ce jour, jamais été achevés, ni même démolis, bien que la rouille se soit emparée au fil des ans de leur structure métallique.

Du côté nord de la Strip, le Fontainebleau est difficile à manquer. La tour bleu géante devait être la plus haute de la ville. Le mégaprojet, évalué à environ 3 milliards de dollars, a été abandonné lorsque ses propriétaires de l'époque ont fait faillite.

L’urbanologue et architecte paysagiste Jonathan Cha qualifie de « ruines modernes » ce qu’on observe en traversant Las Vegas, une ville qui a, selon lui, un rapport avec l’architecture qui n’a pas d’égal.

« Il y a aussi cette tradition du remplacement, de l’abandon, de la démolition et du nouveau, qui est vraiment inscrite dans le paysage de la ville, poursuit Jonathan Cha. On a vu les premiers hôtels des belles années du Nevada être démolis depuis 20 ans. »

La vie sur la Strip a repris depuis la crise économique, même si la confiance qui a tant stimulé son développement par le passé est encore aujourd’hui fragilisée.

« C’est un pari risqué pour les promoteurs, parce que la compétition est forte, explique l’urbaniste. Il y a énormément d’hôtels, parce que la demande est là. Mais, dès qu’il y a un accroc dans l’économie mondiale, ils s’exposent à des risques beaucoup plus grands. »

Les prometteurs ont donc préféré, par exemple, donner une seconde vie à des hôtels usés par le temps.

Le complexe hôtelier The Linq, par exemple, a un tout nouveau visage depuis 2014. Ses promoteurs ont combiné des rénovations majeures à l'ajout d'une allée commerçante et de la High Roller, la plus grande roue du monde, pour la coquette somme d’un demi-milliard de dollars.

Les nouveaux projets se sont quant à eux faits plus rares. Et ceux qui avaient été abandonnés ont continué d’être boudés.

Inévitable?

Les investisseurs qui ont Las Vegas dans leur mire doivent miser gros.

Les hôtels rivalisent en qualité et en effets spéciaux, ajoute Jonathan Cha, pour générer leur propre identité, qu’elle soit « architecturale ou festive ».

« La pression est toujours plus grande pour faire plus gros et plus beau que les autres, remarque l’architecte paysagiste. Dès qu’il y a de petites embûches économiques, ça affecte les promoteurs immobiliers avec des pertes financières incroyables. »

Ces échecs sont pourtant garants de la réalité. « Derrière le glamour, l’argent et le succès, il y a aussi l’échec potentiel et la réalité d’une ville qui n’existait pas il n’y a pas si longtemps. »

Las Vegas a été fondée en 1855 pratiquement au milieu de nulle part, poursuit Unsal Ozdilek, professeur spécialisé en responsabilité sociale et environnementale à l’UQAM.

Le tourisme, moussé par l’industrie du jeu, est ce qui a permis à la ville de prendre son élan, mais aussi ce qui explique pourquoi elle a autant été frappée par la crise économique.

Seulement un peu plus d’un demi-million de personnes habitent à Las Vegas, qui accueille chaque année 35 à 40 millions de touristes, faisant de son aéroport le dixième plus fréquenté au monde.

« Son économie ne repose que sur le tourisme et l’argent des touristes, explique Unsal Ozdilek. Lorsqu’il y a des crises, ces villes absorbent moins bien le choc par rapport à des villes » qui s’appuient sur des industries plus tangibles.

Que faire avec ses structures?

Entre démolition et reconstruction, les possibilités existent bel et bien. Mais encore faut-il que l’investissement en vaille la chandelle.

« Financièrement parlant, les solutions qui existent ne sont pas toujours adéquates, explique la chargée de cours au département de géographie de l’UQAM, Taika Baillargeon. Même techniquement parlant, si l’attente est trop longue, souvent, les technologies et les matériaux de construction ont changé. »

Il faudrait, par exemple, réinvestir jusqu'à 1,5 milliard de dollars pour terminer le Fontainebleau, soit la moitié de la somme déjà engloutie par le projet.

« Ça dépend vraiment de l’état du bâtiment, poursuit quant à lui Jonathan Cha. Certains, d’un point de vue structurel, ne sont pas assez solides ou achevés non plus pour qu’on puisse imaginer les réutiliser. La démolition est donc inévitable. »

Et ceux qui tiennent encore debout aujourd’hui sont soumis à des règles bien précises. « Légalement, les entrepreneurs, tout dépendamment de l’avancement du bâtiment, ont des obligations quant à leur entretien et leur sécurité », assure Taika Baillargeon.

Le code du bâtiment du comté de Clark, au Nevada, stipule d’ailleurs que « leurs propriétaires sont tenus d’assurer l’entretien et la sécurité de leurs structures et édifices ».

Maintenir la sécurité d'un bâtiment semi-construit est cependant très dispendieux, rappelle Taika Baillargeon, et « les villes n’ont pas les moyens de gérer ça ».

En entrevue avec l’AFP en 2011, le directeur du service des bâtiments du comté de Clark, Ron Lynn, qui a depuis pris sa retraite, proposait des mesures cosmétiques pour couvrir les structures abandonnées.

Le Fontainebleau, symbole de l’abandon sur la Strip, a choisi de couvrir ses trois étages inférieurs en 2015. Les larges bannières ornées de motifs géométriques blancs et bleus n’ont finalement été installées que le mois dernier.

L’urbanologue Jonathan Cha croit que Las Vegas pourrait aller plus loin. « Avec un projet suffisamment avancé, est-ce qu’on pourrait penser le compléter ou le transformer en projet social? Est-ce que la Ville est rendue là? Ça vaut la peine de se poser la question. »

Du volet social au volet artistique, les possibilités sont là, selon lui. « Est-ce qu’on peut transformer les ruines en jardin, en lieu d’expérimentation? Mais encore là, ce sont des solutions peut-être impensables du point de vue financier ou de l’image de la ville. »

Entre temps, cette image de la ville du jeu et de tous les vices en pâtit, selon les trois experts.

« Las Vegas ne doit pas apprécier ces projets abandonnés. Ça montre le paradoxe de la ville et lui donne une mauvaise image », estime Jonathan Cha.

Plus encore, « lorsqu’on voit ce genre de dégâts, qu’on retrouve des propriétés abandonnées à gauche et à droite, ça tue la valeur, l’espoir d’une perspective future pour la ville », renchérit Unsal Ozdilek.

Reste à voir si Las Vegas retrouvera la chance qui lui a souri dans ces moments les plus glorieux.

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