ANALYSE - Les discussions sur le bitcoin s'apparentent souvent, et particulièrement ces jours-ci, à des discours religieux ou idéologiques où certaines personnes pensent avoir tout compris de ce qui se joue et considèrent que ceux qui se méfient de cette monnaie virtuelle sont complètement largués.

Un texte de Gérald Fillion

Il est difficile de trouver des propos nuancés sur le bitcoin depuis quelque temps en raison de son explosion sur les marchés, plus de 1000 % d'augmentation en 2017. Les partisans du bitcoin sont enthousiastes, d'autant que la philosophie derrière cette cryptomonnaie rejoint leur opposition aux banques et aux institutions financières. Les critiques du bitcoin parlent de fraude et de catastrophe en devenir pour les investisseurs qui ont fait confiance à cette nouveauté.

La création de nouvelles monnaies n’est pas un phénomène nouveau. On compte, aujourd’hui, environ 2500 monnaies régionales. Et il se crée de plus en plus de monnaies virtuelles, que plusieurs ne veulent pas nommer ainsi, parlant davantage d'un produit financier ou d'un dérivé. Quoi qu'il en soit, c’est un mouvement irréversible, en phase avec son époque, et qui est très utile sur le plan économique.

Il n’est pas question ici de remettre en question la pertinence de ces monnaies. Mais, il est certes utile de rappeler combien les mouvements sur le bitcoin doivent soulever le doute chez les plus intéressés. La première question à se poser : est-il normal qu’un actif, quel qu’il soit, passe de 1000 $ à 11 000 $ en quelques mois? Est-ce que ce rendement est soutenable, va-t-il s’effondrer, sur quoi il s’appuie?

Ce sont des questions simples et fondamentales lorsqu’on investit de l’argent. Et l’Autorité des marchés financiers du Québec (AMF) est formelle : les monnaies virtuelles comme le bitcoin comportent des risques importants et vous vous exposez à des pertes potentielles. L'AMF affirme qu'il y a six risques principaux :

  1. Risque de volatilité : il n’y a pas d’organisme ou de mécanisme pour encadrer les variations ;
  2. Risque de liquidité : l’échange de monnaie virtuelle pour une monnaie qui a cours légal est plus difficile puisqu’il y n’y pas de régulateur et de banque centrale ;
  3. Risque technologique : le vol et le piratage informatique sont possibles dit l’AMF, qui ne semble pas tenir compte toutefois de l’utilisation de la technologie blockchain, un codage sécurisé ;
  4. Risque juridique : pas d’encadrement, pas de protection juridique pour les consommateurs ;
  5. Risque criminel : l’AMF rappelle que « les monnaies virtuelles ont parfois été associées à des fraudes, à du blanchiment d’argent et à des activités criminelles ou terroristes », ce qui, par ailleurs, est le cas aussi pour les monnaies qui ont cours légal ;
  6. Risque de pertes financières : les transactions sur le bitcoin et autres monnaies virtuelles ne sont pas couvertes par le Fonds d’indemnisation des services financiers ni par le Fonds d’assurance-dépôts.

C’est bien parce qu’il n’y pas de banque centrale, de régulateurs, d’encadrement et autres intermédiaires que les plus fervents du bitcoin aiment et font la promotion de cette monnaie virtuelle. Le bitcoin est un mode de vie, une manière de penser, on pourrait même dire que le médium bitcoin est le message de McLuhan.

Faut-il se méfier du bitcoin ou de la bulle?

On a appris lundi que la Securities and Exchange Commission (SEC) accuse deux Québécois d’avoir organisé une collecte de fonds frauduleuse dans le cadre d’une ICO (initial coin offering), une forme de premier appel public à l’épargne, la procédure habituelle pour des actions. Dans ce cas-ci, c’est une émission de monnaie virtuelle.

Dominic Lacroix et Sabrina Paradis-Royer auraient convaincu des milliers de personnes d'investir 15 millions de dollars depuis le mois d’août en retour d’une promesse de rendement de 1354 % en 29 jours. L’unité spéciale des autorités réglementaires américaines, chargée des fraudes en ligne, est parvenue à faire geler leurs avoirs.

Cela dit, il n’est pas clair qu’une monnaie virtuelle nous expose plus à la fraude que les monnaies qui ont cours légal. Et si certains s’inquiètent de l’existence même du bitcoin, il est peut-être plus pertinent de se méfier de la forte spéculation en cours sur cette monnaie virtuelle, qui ressemble davantage à une bulle qu’à un investissement solide, durable et sûr.

Plus de questions que de réponses

Nous avons réalisé deux entrevues sur le sujet la semaine passée. Nous avons choisi de faire entendre deux visions afin de permettre à notre public de se faire une meilleure idée.

Le premier invité, Alexandre Hovette, associé principal chez Chappuis Halder, conseille les institutions financières en matière d’innovation technologique. Il reconnaît qu’il y a beaucoup de spéculation et que le bitcoin n’est pas une véritable monnaie. « C’est quelque chose de nouveau qui est difficile à valoriser. » Mais, il croit que le bitcoin a un avenir.

Notre deuxième invité est issu du monde bancaire, il s’agit de Georges Ugeux. Il dirige aujourd’hui sa firme d’investissement, il a déjà été vice-président à la Bourse de New York. Pour lui, le bitcoin est une arnaque, qui repose sur du vent, et qui va coûter une fortune à des milliers d’investisseurs. Il affirme qu’il faut faire la distinction entre la technologie blockchain, un codage sécurisé auquel adhèrent les banques, et le bitcoin, une fausse monnaie virtuelle selon lui, qui n’est, en réalité, qu’une vaste fraude.

Quoi qu’il en soit et quoi qu’on pense des banques centrales, des institutions financières et du bitcoin, la prudence est de mise. Comme l’exprimaient, en France, l’Autorité des marchés financiers et l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution en début de semaine, il faut faire preuve de la « plus grande vigilance. (...) L’achat/vente et l’investissement en bitcoins s’effectuent à ce jour en dehors de tout marché réglementé. Les investisseurs s’exposent par conséquent à des risques de perte très élevés en cas de correction. »

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