Ottawa ne doit ménager aucun effort dans sa quête d'appuis, sur le terrain aux États-Unis, dans le monde entier sur le plan politique, pour faire face au président Trump. Le Canada a besoin de trouver des soutiens dans cette bataille plus dure que jamais et il serait très mal avisé d'entrer dans une guerre de mots, comme l'a dit la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland, dimanche. Le Canada n'a pas le gros bout du bâton.

Une analyse de Gérald Fillion

Donald Trump a prouvé, plus d’une fois, qu’il est imprévisible. Sa réaction samedi soir, après la fin du Sommet du G7 et le point de presse du premier ministre Trudeau, illustre combien ce président est intempestif et incohérent.

Peu importe ce que Justin Trudeau a dit ou fait, peu importe les interprétations à Washington, il est tout à fait incompréhensible de voir le dirigeant le plus important de la planète retirer son appui au communiqué final du G7 pour des « colères » et des « petits mots » comme l’a déclaré le président de la France Emmanuel Macron.

Cela dit, malgré les provocations, les accusations, les insinuations, le premier ministre Justin Trudeau ne doit jamais perdre de vue que le Canada se trouve dans une position de faiblesse. Le Canada n’avait rien à gagner de devoir renégocier l’ALENA et c’est encore vrai aujourd’hui.

Les échanges commerciaux avec le Canada représentent de 0 à 15 % du PIB dans les États américains. Au Québec, nos échanges commerciaux avec les États-Unis représentent 23 % du PIB, en Ontario, c’est 49 %. Dans le centre, c’est de 30 à 40 %. Nous avons besoin des États-Unis, bien plus qu’ils n’ont besoin de nous!

Un mauvais accord, mieux que rien du tout?

Dans une note d’analyse géopolitique, l’économiste Angelo Katsoras de la Banque Nationale se demande si le premier ministre Trudeau a raison de dire qu’il souhaite un bon accord de l’ALENA, mais pas un accord à tout prix. « Est-ce qu’une mauvaise entente est vraiment pire que l’absence d’un accord pour le Canada? » demande-t-il.

La question est pertinente. L’incertitude sur l’ALENA, les tarifs imposés sur l’acier et l’aluminium et le ton acrimonieux du président Trump depuis quelques jours à l’égard de Justin Trudeau pourraient mener les entreprises à reconsidérer leurs choix d’investissement au Canada.

Selon la Banque Nationale, « la mauvaise nouvelle, c’est que plus les négociations traînent, plus il pourrait devenir risqué d’investir au Canada et au Mexique pour les entreprises qui cherchent des accès garantis au marché américain. »

Le Canada, dans l’ALENA, possède un pouvoir d’attraction pour les investisseurs et les entreprises. Mais, le Canada, sans accord de libre-échange avec son partenaire américain, pourrait perdre de son intérêt, de son envergure et de son pouvoir économique. « Tout ceci, ajoute Angelo Katsoras, signifie que plus les discussions durent longtemps, plus le pouvoir de négociation du Canada va s’affaiblir. »

Des tarifs de 25 % sur les autos ?

Ces faits sont connus à Ottawa. Le premier ministre du Canada comprend l’urgence de rétablir des liens solides et positifs avec le président des États-Unis. C’est pour ça qu’il ne parle pas, qu’il ne répond pas aux accusations du président Trump.

Il devra toutefois redoubler d’ardeur et rassembler les appuis de la communauté internationale et continuer de nouer des liens profonds sur le terrain aux États-Unis avec les entreprises, les syndicats, les chambres de commerce et les membres du Congrès.

Si le président des États-Unis est capable de tourner le dos au G7 dans un seul tweet par un beau samedi soir ensoleillé, il peut aussi mettre de l’avant sa menace d’imposer un tarif de 25 % à la frontière sur les automobiles importées à n’importe quel moment. Cette décision serait extrêmement dommageable pour l’industrie, pour l’Ontario et l’économie canadienne.

N’en doutez pas un seul instant : ce projet est à l’étude et nous savons que le président peut utiliser cet outil pour faire broncher les Canadiens.

L’automobile est le premier secteur d’exportation du Canada. On a exporté des automobiles pour un total de 60 milliards de dollars en 2017, dont 95 % vers les États-Unis. C’est 120 000 emplois qui dépendent de ce secteur au pays, c’est 12 % des exportations du pays.

En visant l’automobile et en ciblant aussi l’agriculture, comme il l’a fait dans les derniers jours en rappelant que le Canada imposait un tarif de 270 % à la frontière sur les produits laitiers, le président pousse le Canada dans ses derniers retranchements. Ces deux secteurs sont névralgiques, puissants et influents. Et l'on imagine que des concessions sont possibles dans les deux secteurs de la part du Canada pour arriver à un accord.

Alors…

Beaucoup de gens ont salué la décision du premier ministre de rétorquer aux tarifs américains par d’autres tarifs. Il n’avait probablement pas le choix. Mais, face à la démesure du président à la Maison-Blanche, le Canada n’a pas d’autres options que de travailler sans relâche à rétablir les ponts, trouver des solutions et ne pas plonger dans la très tentante guerre de mots. À ce jeu, le Canada n’a absolument rien à gagner.