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Le pipeline Trans Mountain et « l’intérêt national »

Si l'expansion du pipeline Trans Mountain de Kinder Morgan est dans « l'intérêt national » comme l'affirme Justin Trudeau, le gouvernement de la Colombie-Britannique ne voit pas les choses de la même façon. Les risques sont élevés dit le premier ministre de la province John Horgan, pour l'eau, les terres et la côte du Pacifique. Mais, au fait, le projet Trans Mountain est-il vraiment dans l'intérêt national?

Une analyse de Gérald Fillion

Selon la Colombie-Britannique, l’Office de l’énergie du Canada n’a pas bien évalué les risques pour la côte du Pacifique. Le projet doit être suspendu, le travail doit être refait, selon lui, mais le premier ministre du Canada refuse catégoriquement d’envisager une telle avenue, affirmant que la Colombie-Britannique fait de l’obstruction et doit respecter la loi.

Il faut dire que l’enjeu est de compétence fédérale. C’est l’Office de l’énergie du Canada qui a mené la consultation et produit le rapport. Et c’est le gouvernement du Canada qui décide d’approuver ou de rejeter un tel projet. Dans les faits, le gouvernement de la Colombie-Britannique devrait se soumettre à cette décision d’Ottawa.

Mais, puisqu’il s’agit d’un enjeu économique et environnemental névralgique, n’est-il pas dans l’intérêt de tous que le projet soit fait dans les règles de l’art, accepté par le gouvernement de la province, par ses citoyens et les communautés autochtones? Faut-il encore rejouer dans l’épisode du projet qui ne répond pas aux critères de base de l’acceptabilité sociale?

L’économie avant l’écologie

Les commentaires de Justin Trudeau nous rappellent une fois de plus que les intérêts économiques passent avant les intérêts écologiques dans la politique du gouvernement libéral. Ajouter des capacités de transport par pipelines aura des conséquences importantes sur l’expansion du secteur pétrolier au Canada, ce qui va contribuer à une hausse des émissions de gaz à effet de serre.

L’Association canadienne des produits pétroliers prévoit que la production issue des sables bitumineux va passer de 2,4 millions de barils par jour en 2016 à 3,7 millions de barils par jour en 2030. C’est donc 1,3 million de barils par jour de plus qui arriveront sur le marché et qui devront être transportés vers des marchés d’exportation.

Le projet Keystone XL de TransCanada, que le président Donald Trump aux États-Unis a approuvé, permettra l’ajout d’une capacité de transport de 830 000 barils par jour. Le projet de la Canalisation 3 d’Enbridge entre l’Alberta et le Manitoba, approuvé par Ottawa, permettra l’addition de 370 000 barils par jour. Ces deux projets permettront de répondre à environ 90 % de la production additionnelle prévue en 2030.

Cela dit, ces projets maintiennent le Canada dans sa dépendance au marché américain. Puisque 99 % du pétrole exporté par le Canada va vers les États-Unis, le prix offert dans le marché est faible comparativement au prix offert pour le West Texas Intermediate (WTI).

Le Canada est captif du marché américain et doit accepter un prix plus bas, environ 15 à 20 dollars de moins le baril. Par exemple, à la clôture lundi, le prix du WTI se trouvait à 63,42 dollars américains le baril alors qu’au Canada, il était à 46,62 dollars américains, soit un écart de 17 dollars.

Réduire la dépendance au marché américain

Si le projet de Trans Mountain fonctionnait, le Canada pourrait exporter son pétrole vers l’Asie et réduire sa dépendance envers les États-Unis. Les pétrolières de l’Alberta pourraient ainsi poursuivre leurs investissements, développer davantage les sables bitumineux, augmenter comme prévu leur production et surtout voir le prix canadien augmenter.

Et c’est pour ça que le gouvernement du Canada considère que ce projet est dans « l’intérêt national ». Une augmentation de la production de pétrole en Alberta entraînera une hausse des prix, des profits, des redevances et des impôts payés à la province et à l’État fédéral.

Dans les faits, Trans Mountain est le dernier espoir de voir l’écart se réduire entre le prix du baril au Canada et celui aux États-Unis.

TransCanada a laissé tomber son grand projet de pipeline pancanadien Énergie Est, qui prévoyait l’exportation de pétrole en passant par la côte de l’Atlantique. Et le projet Northern Gateway, de l’entreprise Enbridge, qui devait amener du pétrole au port de Kitimat en Colombie-Britannique, a été rejeté par le gouvernement Trudeau.

Dans un communiqué, le ministère des Ressources naturelles du Canada écrivait en novembre 2016 que « le gouvernement a déterminé que le projet ne servirait pas l’intérêt général, puisqu’il nécessiterait le passage de transporteurs de brut dans le chenal Douglas, un écosystème fragile qui fait partie de la forêt pluviale du Grand Ours. »

Alors, résumons : « l’intérêt national » dont parle le premier ministre Trudeau, c’est de réduire l’écart de prix entre le Canada et les États-Unis en augmentant les possibilités d’exportation des pétrolières canadiennes. C’est une question financière, économique, fondamentale pour l’avenir du secteur pétrolier au Canada. Mais, c’est aussi un enjeu environnemental réel, qui nécessite une acceptabilité sociale large, et qui est en train de dégénérer en crise constitutionnelle.

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