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Le salaire minimum à 15 $, « une bombe atomique », selon Pierre Fortin

Une hausse immédiate du salaire minimum à 15 $ l'heure pourrait entraîner la perte de 100 000 emplois au Québec, selon l'économiste Pierre Fortin, de l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

Un texte de Gérald Fillion

« Si l'économie a la capacité financière de payer ça, 15 $ de l'heure, évidemment, c'est du gâteau pour tous les gens qui sont payés au bas de l'échelle, a-t-il déclaré dans une entrevue à RDI économie lundi soir. C'est le cas dans des grandes villes américaines où le salaire moyen est, en moyenne, de 25 % à 35 % plus élevé qu'au Québec. Mais, au Québec, ce serait vraiment une bombe atomique sur le marché de l'emploi. »

Pierre Fortin lance un appel à la prudence dans le dossier du salaire minimum, qui soulève les passions ces jours-ci. Le Québec compte 210 000 travailleurs au salaire minimum, dont 60 % ont moins de 24 ans. Ils sont également 60 % à travailler à temps partiel. Et la moitié des gens au salaire minimum vont à l'école.

Or, s'il est vrai qu'un salaire minimum trop faible maintient les travailleurs dans la pauvreté, dit Pierre Fortin, un salaire minimum trop élevé pourrait mener au décrochage et décourager l'embauche dans les PME. En offrant des salaires plus élevés à des jeunes du secondaire qui travaillent, « on accroît le risque qu'ils abandonnent l'école », selon l'économiste.

Il ajoute qu'un « salaire minimum élevé alourdit le coût d'embauche », ce qui « incite les PME à offrir moins d'emplois et moins d'heures de travail aux petits salariés ».

Selon Pierre Fortin, le salaire minimum actuel au Québec permet à un travailleur à temps plein de dépasser le seuil de faible revenu. Voici son calcul pour l'année 2016 en tenant compte du fait que le salaire minimum était de 10,55 $ pour les quatre premiers mois de l'année et de 10,75 $ pour les huit mois suivants, ce qui donne une moyenne de 10,68 $ l'heure :

  • revenu brut : 20 833 $ (soit le taux horaire x 37,5 heures de travail x 52 semaines);
  • impôt net : 1803 $;
  • revenu net : 19 030 $;
  • seuil de pauvreté moyen = 17 300 $ (soit la moyenne des seuils de faible revenu de Statistique Canada pondérée pour les régions de diverses tailles du Québec en 2014, indexée à 2016 et ajustée pour le coût de la vie [5 % moins élevé au Québec qu'au Canada]).

À cela, il faut ajouter l'Allocation canadienne pour enfants et le soutien aux enfants québécois. Ainsi, selon Pierre Fortin :

  • pour 1 personne d'une famille monoparentale + 1 enfant, le revenu net est de 32 474 $, alors que le seuil de pauvreté est de 21 055 $;
  • pour 1 personne d'une famille monoparentale + 2 enfants, le revenu net est de 40 262 $, alors que le seuil de pauvreté est de 26 219 $;
  • pour 1 famille biparentale + 2 enfants, le revenu net est de 48 912 $, alors que le seuil de pauvreté est de 32 709 $.

Pierre Fortin affirme que le salaire minimum au Québec équivaut à 47 % du salaire moyen horaire. C'est sensiblement le même niveau depuis l'époque du gouvernement Bouchard à la fin des années 90 et c'est plus élevé qu'ailleurs, selon l'économiste.

Les villes qui ont choisi de porter leur salaire minimum à 15 $ aux États-Unis dans les prochaines années vont essentiellement atteindre le niveau du Québec par rapport au salaire moyen, dit Pierre Fortin. Pourquoi? Parce que le salaire moyen est plus faible au Québec que dans les grandes villes américaines.

Le Québec, pour éviter de dépasser son niveau de 47 %, devrait attendre à 2029 pour porter son salaire minimum à 15 $, affirme Pierre Fortin. En attendant, dit-il, chaque fois qu'on augmente ce rapport d'un point de pourcentage, on détruit 8000 emplois et on favorise le décrochage.

Selon lui, si on veut aider les travailleurs à faibles revenus, il faut baisser les impôts, améliorer la prime au travail et miser sur l'éducation et la formation, par exemple avec l'école obligatoire jusqu'à 18 ans. Il faudrait aussi prévoir un salaire minimum plus faible chez les moins de 18 ans pour éviter de les encourager à quitter l'école. M. Fortin est d'avis que le salaire minimum devrait être plus élevé à Montréal et à Québec en raison des salaires plus élevés que dans les régions.