Les opérateurs de grues de la FTQ-Construction ne rentreront pas au travail aujourd'hui, malgré un ordre du Tribunal administratif du travail les enjoignant de mettre fin à leur débrayage qui en est à sa cinquième journée.

Les grutiers affiliés au local 791 de l’Union des opérateurs de machinerie lourde de la FTQ-Construction ont annoncé vendredi matin qu’ils poursuivent le débrayage en dépit d’appels répétés de leur syndicat et de la décision du tribunal.

Selon la représentante de la Commission de la construction du Québec (CCQ), Mélanie Malenfant, très peu de grutiers se sont en effet présentés sur les chantiers du Québec ce matin où les travaux sont au ralenti, voire interrompus, depuis une semaine maintenant.

Sur le chantier du nouveau pont Champlain notamment, qui emploie près de 70 grutiers, aucun n'était présent.

Les activités de levage étant très importantes, et même essentielles sur les grands chantiers, les autres corps de métier se retrouvent en congé forcé.

Les échéanciers des travaux, parfois très serrés, sont également mis à mal par ce débrayage inattendu des grutiers, souligne la CCQ.

Ordre du tribunal

Interpellé jeudi par la CCQ, le Tribunal administratif du travail avait ordonné aux 1300 grutiers en grève illégale depuis lundi de retourner sur les chantiers et de reprendre le travail dès ce matin.

L'ordonnance de la cour exigeait aussi que les organisations syndicales qui représentent les grutiers leur fassent part de la décision du tribunal.

Tant la FTQ-Construction, qui chapeaute le local 791 des opérateurs de machinerie lourde, que le Conseil provincial (International) ont appelé jeudi les travailleurs à rentrer au travail en raison de la nature illégale de leur débrayage.

Vendredi après-midi, la centrale FTQ a elle aussi demandé aux grutiers et à leurs syndicats de respecter l’ordonnance émise par la cour, tout en réclamant au gouvernement la formation d’un comité indépendant qui aurait pour mandat d’étudier l’aspect sécuritaire du nouveau règlement qui modifie la formation des grutiers et qui est la cause de leur débrayage.

La CCQ rappelle de son côté que les grutiers qui défieront l'ordonnance s’exposent à des amendes allant de 10 000 $ à 100 000 $ par jour de grève illégale pour les travailleurs et les associations syndicales et même à des peines d’emprisonnement, notamment pour outrage au tribunal.

Il est à noter que l'ordonnance du Tribunal administratif du travail est provisoire, soit jusqu'à ce que les parties soient convoquées à une audience sur le fond.

Le MTQ demandera des comptes aux syndicats

Interrogé sur la suite des choses sur les ondes d’ICI RDI, le ministre des Transports du Québec, André Fortin, a déclaré que les grutiers s’exposent à d’importantes conséquences financières et légales dont leurs organisations syndicales feront les frais.

Le ministre Fortin a expliqué qu’à titre de donneur d’ouvrage, le ministère des Transports (MTQ) a eu ordre vendredi matin de prévenir les syndicats impliqués qu’ils seront mis en demeure de rembourser tous les dommages occasionnés par cette grève illégale sur les chantiers du MTQ.

En ce qui a trait au recours à une loi spéciale, André Fortin assure que le gouvernement n’en est pas là pour l'instant.

« Les grutiers vont déjà à l’encontre de la loi », a fait valoir le ministre, expliquant qu’une autre loi, fut-elle spéciale, ne changerait pas beaucoup de chose à la situation dans la mesure où les travailleurs ignorent déjà les ordres du tribunal, de la CCQ et de leurs syndicats.

Le premier ministre Philippe Couillard avertit lui aussi les grutiers qu’ils encourent des sanctions importantes, et que les lois du Québec « seront appliquées sans compromis ».

Il prévient les grutiers que s’ils pensent que la proximité des élections changera quelque chose à la sévérité du gouvernement, ils se trompent.

« Ceux qui pensent que parce qu’il y a des élections qui s’en viennent le gouvernement pourrait marchander une sorte de solution qui serait à l’écart des lois, enlevez cette illusion de votre esprit », a-t-il lancé.

Un nouveau règlement à l'origine du conflit

Les 1300 grutiers québécois refusent de se présenter sur les chantiers de la province depuis lundi pour dénoncer une modification d’un règlement, qui permet depuis le mois de mai aux autres travailleurs de la construction que les grutiers d’utiliser des camions à flèche de moins de 30 tonnes pour déposer du matériel.

Or, depuis la fin des années 1980, il est obligatoire d'être détenteur d'un diplôme d'études professionnelles pour opérer des grues sur les chantiers du Québec.

Cette modification au règlement met en péril, selon les grutiers, la sécurité des travailleurs et du public sur les chantiers. Un enjeu sur lequel ils ne feront aucun compromis, assurent-ils.

Ils ont à ce sujet l'appui de la Fédération autonome de l'enseignement (FAE) et du Syndicat de l'enseignement des Seigneuries (SES), qui représentent des enseignants à la formation professionnelle, qui ont demandé vendredi au premier ministre Couillard d'annuler les modifications réglementaires et de réunir les groupes concernés à une table de concertation.

La FAE et le SES indiquent, dans un communiqué, qu'ils déposeront une plainte au Protecteur du citoyen pour dénoncer les dangers potentiels liés à la modification du règlement et rappeler au ministère de l'Éducation son rôle quant à la qualité des formations.

Une pratique déjà courante

Selon le ministre André Fortin, les façons de faire entérinées par le nouveau règlement existaient déjà dans l’industrie et les tribunaux avaient déjà statué que cela était légal.

« On ne parle pas des grues qu’on voit sur les grands chantiers de construction du Québec. Ce dont on parle, c’est de déplacer de l’équipement avec des camions à flèche de moins de 30 tonnes. Je vous donne un exemple très simple. Le nouveau règlement vient dire que les briqueteurs peuvent déplacer avec un camion à flèche, s’ils suivent une formation de 80 heures, une palette de brique d’un côté à l’autre d’une maison », explique le ministre André Fortin.

Ces propos du ministre sont corroborés par ceux d’Éric Thibodeau, avocat spécialisé en droit du travail.

En entrevue à RDI, M. Thibodeau a confirmé que « depuis des années, la Cour du Québec chambre pénale dit qu’utiliser un tel camion pour pouvoir mettre du matériel à un endroit à des fins de pose définitive, c’est permis à d’autres métiers que les grutiers ».

L’avocat explique que le nouveau règlement vise donc à réglementer quelque chose qui juridiquement existe depuis une vingtaine d’années, même si les grutiers « ont toujours prétendu que c’était quelque chose qui n’appartenait qu’à eux ».

Par ailleurs MM. Fortin et Thibodeau se disent tous les deux surpris de voir cette grève illégale perdurer. D’abord parce que, dit le ministre Fortin, la CCQ a adopté le règlement en question avec un comité paritaire qui était composé du patronat, mais aussi de délégués syndicaux.

Ensuite parce qu’il existe des moyens légaux pour que les grutiers fassent valoir leur point de vue.

Éric Thibodeau souligne que les associations syndicales de grutiers et quelques employeurs contestent déjà en Cour supérieure la validité du règlement.

Il note également qu’en vertu de la Loi sur la santé et la sécurité du travail, si les grutiers considèrent que le nouveau règlement pose vraiment un danger pour les travailleurs, ils peuvent faire une plainte à la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail, ce qu’ils n’ont jamais fait.