Les premières victimes de cette guerre de tarifs dans laquelle le président Trump et le premier ministre Trudeau nous entraîne, ce sont les consommateurs qui devront payer plus cher pour une foule de biens, dont plusieurs produits alimentaires. Si la crise perdure et prend de l'ampleur, l'effet sur le panier de consommation pourrait être bien réel.

Une analyse de Gérald Fillion

En réplique à la décision du président Trump de ne plus exempter le Canada des tarifs de 25 % sur les importations d’acier et de 10 % sur l’aluminium, Ottawa impose un tarif de 25 % sur différents produits d’acier et de 10 % sur une longue liste de produits divers. Oeil pour oeil, dent pour dent, c’est « dollar pour dollar » a dit la ministre Freeland.

Ainsi, un tarif de 10 % sera imposé sur le yogourt importé des États-Unis, également sur le café torréfié, le sucre, les pizzas, les quiches, les concombres, les cornichons, la confiture de fraise, les jus, les soupes, la moutarde, la mayonnaise, les mouchoirs et même les stylos.

Le Canada vise les secteurs alimentaires et agricoles notamment qui pourraient se faire entendre avec force auprès de l’administration américaine. Mais, des millions de Canadiens consomment ces produits et la décision du gouvernement Trudeau d’imposer un tarif à la frontière sur ces biens aura des répercussions dans le portefeuille des Canadiens.

Par exemple, les agriculteurs devront payer plus cher pour les insecticides, frappés également par un tarif de 10 %. Les ménages devront payer plus cher aussi pour changer leur chauffe-eau, leur machine à laver ou leur tondeuse à gazon.

Les prix de ces produits vont grimper, à moins que les Canadiens décident d’acheter que des articles fabriqués au pays. Mais, dans les faits, les tarifs américains sur l’acier et l’aluminium, qui sont copiés aujourd’hui par le Canada, ont tendance à faire monter le prix de marché des métaux. Et donc, un tarif imposé par les Américains peut faire grimper les prix de ce côté-ci de la frontière également, étant donné, la forte intégration des deux économies.

Effet sur les travailleurs

Si le conflit perdure, il y aura aussi des effets sur les travailleurs des deux côtés de la frontière. Aux États-Unis, comme l’explique le président de l’Association de l’aluminium Jean Simard, l’industrie est vieillissante. Huit usines dans le secteur de l'aluminium ont fermé aux États-Unis depuis 2014; il n'en reste plus que cinq.

Le nombre d’emplois dans l’industrie américaine a chuté de 70 % depuis 5 ans, la production a glissé de 64 % et est tombée à son plus bas niveau depuis la Seconde Guerre mondiale en raison principalement de la forte augmentation de la production chinoise, qui a développé de très nombreuses usines à la fine pointe de la technologie. La Chine fait du dumping, ce qui fait pression à la baisse sur les prix dans le marché.

Avec une industrie qui est en crise aux États-Unis, et la guerre commerciale qui a été lancée par le président Trump, plusieurs acheteurs internationaux tentent de se tourner vers d’autres marchés plus compétitifs. Non seulement les tarifs n’aident pas l’industrie primaire américaine de l’aluminium, mais ils pourraient affecter toutes les chaînes de valeur et de transformation.

Au Canada, les grandes entreprises vont possiblement s'ajuster, mais les petites devront absorber les tarifs. Plusieurs PME auront du mal à composer avec cette surtaxe qui pourrait ralentir leurs activités et les obliger à supprimer des emplois.

L’incertitude ralentit les investissements

De plus, comme l’indiquait le sous-gouverneur de la Banque du Canada Sylvain Leduc, dans un discours à Québec, « compte tenu de l’incertitude persistante concernant les politiques de commerce international, certaines entreprises attendent pour investir dans de nouvelles capacités, alors que d’autres décident de prendre de l’expansion à l’étranger. »

La guerre commerciale qui s’engage a toutes les chances d’amplifier cette incertitude et l’attentisme des entreprises. Personne ne sait combien de temps va durer cette confrontation, comment elle va se terminer, et si tout cela vient mettre en péril la conclusion de la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

On était pourtant proche d'une entente sur l'ALENA, semble-t-il. Le premier ministre Trudeau a proposé, vendredi dernier, à Donald Trump de le rencontrer pour ficeler les derniers détails de l'ALENA. Mardi, le vice-président Mike Pence a dit à Justin Trudeau qu'il devait, avant de venir à Washington, accepter la clause crépusculaire, ce qui forcerait une renégociation de l'accord tous les cinq ans. Justin Trudeau a refusé et la rencontre a été annulée.

Et donc, comme nous l’expliquait la professeure Geneviève Dufour à RDI économie jeudi soir, non seulement ce conflit sera contre-productif sur le plan économique, mais il nous éloigne du droit commercial et international. Le Canada agit pour affirmer sa souveraineté politique, économique, commerciale. Mais, à suivre le jeu du président Trump, on se comporte comme s’il n’y avait plus de règles. Et, on se demande comment il sera possible de poursuivre sereinement les négociations sur l’ALENA.