Retour

Libre-échange : l'avertissement de Paul Magnette

Paul Magnette n'est peut-être pas le héros anti-libre-échange que certains croyaient avoir trouvé. Mais il est certainement devenu dans les dernières semaines l'un des acteurs politiques les plus importants dans la transformation qui doit s'amorcer dans la façon de bâtir des accords de libre-échange. Il a dit haut et fort ce qui choque une part grandissante de la population.

Une analyse de Gérald Fillion

Et le gain qu'il vient de faire, c'est de se donner encore du temps et du pouvoir pour améliorer considérablement l'Accord de libre-échange entre le Canada et l'Union européenne (le CETA selon l'acronyme anglais, AECG en français, pour Accord économique et commercial global). Dans les faits, Paul Magnette a dit oui à la signature de l'entente, mais il a obtenu qu'une modification soit faite sur le type de tribunal qui va gérer les différends entre les multinationales et les États lorsqu'ils vont se présenter.

« Il n'y aura jamais d'arbitrage privé dans ce type d'accords commerciaux », a lancé Paul Magnette jeudi. Le ministre-président de la Wallonie dit, depuis un bon moment, qu'il ne veut pas voir les États et la justice céder leurs pouvoirs à des tribunaux extérieurs, où des arbitres viennent régler des problèmes entre de grands groupes industriels et des gouvernements, à la suite d'une plainte qui serait déposée par une entreprise.

À quoi tout cela va-t-il mener? Un tribunal indépendant, une cour permanente, c'est difficile à dire et c'est complexe. Mais ce qu'il faut comprendre aujourd'hui, c'est que durant le processus, si les propositions qui seront faites sur le système d'arbitrage ne répondent pas à leurs attentes, les Wallons pourraient s'opposer à la ratification de l'Accord et à sa mise en oeuvre.

En réalité, l'Accord pour arriver à la signature, c'est une sorte de « oui, mais »! Tout peut encore basculer. Comme l'expliquait, de Bruxelles, le directeur du CERIUM Frédéric Mérand à RDI économie jeudi soir, « le risque pour [Paul Magnette], c'est évidemment de décevoir ceux qui ont cru qu'il allait véritablement bloquer [l'Accord]. Ce que Paul Magnette dit, c'est que nous avons lancé un avertissement très fort. On va demander des clarifications et des améliorations entre le moment de la signature et sa mise en oeuvre effective, donc avant la ratification. Et ça, c'est un message d'avertissement qu'il lance pour ceux qui voudraient négocier le fameux TTIP [l'accord de libre-échange entre les États-Unis et l'Union européenne]. »

Les leaders économiques et politiques ont été secoués par ce qui s'est passé dans les dernières semaines. Mais vont-ils en retenir quelques leçons? Sincèrement, j'en doute. Le psychodrame de ce mois d'octobre s'est réglé rapidement dans les faits. Et ceux et celles qui fabriquent ces accords selon les mêmes recettes depuis des décennies ont probablement l'impression qu'ils ont eu raison de croire qu'on pouvait trouver une façon de satisfaire les réfractaires à coups de quelques promesses.

Cela dit, si le libre-échange est une bonne chose comme ils l'affirment, les décideurs économiques et politiques doivent saisir l'occasion qui se présente pour modifier radicalement leurs façons de faire. La prise de parole de Paul Magnette, efficace et convaincue, contre le secret étanche des négociations, contre l'absence de protection pour les travailleurs qui sortent affaiblis de ces accords et en faveur du maintien du pouvoir souverain des parlements et du système de justice, a ouvert les yeux de bien des citoyens.

Le rejet du libre-échange, pour de bonnes et de moins bonnes raisons, ne cesse de prendre de l'ampleur. « Le vent a tourné, selon Frédéric Mérand. Les opinions publiques, européennes mais pas seulement en Europe, sont de plus en plus opposées aux accords de libre-échange, quels qu'ils soient. L'AECG a été un peu la victime collatérale de ce mouvement de fond. Mais, il est clair en ce moment qu'il n'y a plus en Europe d'appétit pour ces grands accords de libre-échange. Donc, l'AECG pourrait être le dernier grand accord de libre-échange signé par l'Union européenne avant un certain temps. »

L'envoyé spécial du Canada Pierre Pettigrew nous disait, en entrevue cette semaine, que les récriminations de la Wallonie ne concernaient pas le Canada. Je lui ai demandé s'il se pouvait que les Wallons portent un discours plus grand qu'eux qui invite les décideurs politiques à venir repenser leurs façons de négocier ces accords de libre-échange?

« M. Magnette, a répondu Pierre Pettigrew, nous dit que les négociations avec le Canada, elles sont terminées et qu'il est satisfait avec les résultats des négociations. Il veut prendre quelques précautions avec la Commission européenne avec la mise en oeuvre de l'accord par après. Alors, je ne vois pas l'invitation à laquelle vous faites allusion. »

C'est ici, je pense, que les dirigeants des grands pays qui négocient des accords de libre-échange doivent capter le message. Le peuple s'oppose de plus en plus à ces ententes, à la mondialisation et surtout aux effets négatifs qu'elles engendrent. Nous avons dit qu'il y a des gagnants dans ce type d'accord. Il y a en a beaucoup. Mais il y a aussi des gens qui voient leur niveau et leur qualité de vie baisser. Ils sont écoeurés. Et, avec eux, la colère grandit dans la population.

L'invitation, que ne semble pas voir Pierre Pettigrew ici, c'est celle qui est lancée par Paul Magnette, comme une bouée, aux leaders de ce monde : rétablissez le lien de confiance, expliquez et démontrez les avantages du libre-échange, négociez à visière levée et soutenez ceux et celles qui en subissent les effets négatifs.