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Menaces de retrait de l'ALENA : non, le président Trump ne bluffe pas

ANALYSE - Le mot d'ordre pour les ministres du gouvernement à Ottawa, il est clair : vous ne réagissez jamais aux propos du président Trump. Peu importe les menaces, les attaques, les tweets intempestifs et les déclarations agressives, vous répétez sans cesse que nous sommes là pour négocier et que c'est tout ce qu'on fait.

À RDI économie, lundi soir, j’ai posé la question cinq fois à la ministre du Patrimoine Mélanie Joly, qui venait de rencontrer, avec sa collègue Chrystia Freeland, des intervenants du milieu culturel pour parler de l’ALENA.

« On s’attendait à des débats animés, a-t-elle dit. [...] On est prêt, on est uni et on négocie [...], on est prêt à avoir toutes les discussions nécessaires [...], 9 millions de travailleurs américains dépendent de l’ALENA [...], on peut moderniser l’Accord [...], nous, on est à la table de négociations [...], on est là pour négocier. » La ministre aurait pu continuer à répondre à dix autres questions comme ça.

Le Canada n’a pas grand-chose à gagner de cette renégociation de l’ALENA, nous l’avons expliqué. Mais, il a plus à perdre d’un processus qui viendrait mettre fin à l’Accord. Dans les circonstances, Ottawa n’a pas intérêt à alimenter la rhétorique du président Trump en adoptant le même ton. Le premier ministre Trudeau préfère laisser le président bomber le torse et faire le paon, ça semble lui faire plaisir et satisfaire ses pulsions. Pendant ce temps, les négociations se poursuivent, fenêtres fermées, rideaux tirés.

Du bluff?

C’est la seule bonne stratégie que le gouvernement du Canada peut adopter parce que les décideurs à Ottawa savent très bien que Donald Trump est sérieux. Pourtant, bien des observateurs et des acteurs des milieux économiques ne semblent pas saisir que les menaces du président sont réelles. Plusieurs prennent tout cela avec un grain de sel, affirmant que ce président est dérangé, que le bon sens économique va le ramener sur le droit chemin et qu’au bout du compte, ces menaces ne sont que du bluff.

Mais, il faut rappeler une évidence : c’est LE PRÉSIDENT DES ÉTATS-UNIS qui parle. Aux dernières nouvelles, c’est l’homme le plus puissant de la planète et s’il décide de mettre ses menaces à exécution, il y a de bonnes chances qu’il y ait 2-3 conséquences à cela.

Il faut aussi rappeler, semble-t-il, que Donald Trump dit depuis deux ans que l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) est une abomination, qui a fait plus de tort que de bien aux Américains. Et il faut le redire également que c’est ce même président qui a annoncé la fin de la participation à l’Accord de Paris sur le climat. Il l’a fait.

Une rare promesse qu'il peut tenir

Voyez-vous, Donald Trump a du mal à transformer ses promesses en réalisations depuis son élection. Les démissions autour de lui s’enchaînent, le fossé se creuse entre les républicains et lui, entre les républicains eux-mêmes d’ailleurs, ses réformes sont coincées au milieu du tuyau.

Tout ce qu’il contrôle, ce sont ses tweets où il déverse son fiel et ce sont certains pouvoirs exécutifs qui appartiennent à la présidence. Sortir de l’ALENA, c’est l’une des rares promesses que Donald Trump peut peut-être tenir. C’est à portée de main pour lui. Et puisque le président n’a jamais cessé de parler à sa base, et puisqu’il aime les coups d’éclat, à n’importe quel moment, on peut s’attendre à ce qu'il annonce la fin de la participation américaine à cet accord et peut-être même la fin des négociations sur une nouvelle entente.

Le Congrès a son mot à dire, oui ou non?

Il faut se préparer à cette éventualité. Comme l’expliquait le professeur Richard Ouellet, de l’Université Laval, à RDI économie, le 20 janvier dernier, « le Congrès n’a pas tellement son mot à dire. On sait que depuis le Trade Act de 1974, qui a été revu en 1988 et en 2002, le président a un pouvoir qu’on appelle en anglais, le withdral authority, le pouvoir de retrait, et il peut retirer les États-Unis de l’ALENA. »

Cela dit, un autre professeur, Patrick Leblond, de l’Université d’Ottawa, disait à L’heure du monde, le 23 août, qu’un débat de juristes est en cours dans cette affaire.

« Personne n’a la réponse claire à savoir si monsieur Trump a la capacité constitutionnelle de sortir les États-Unis de l’ALENA sans l’approbation du Congrès, a-t-il dit. Certains disent qu’avec un décret, il pourrait le faire et qu’à ce moment-là, les États-Unis sortiraient de l’accord. Mais, il faudrait que le Congrès passe des lois pour défaire d’autres lois de mise en oeuvre de l’ALENA. D’autres juristes disent que [...] les lois américaines font en sorte que le Congrès devrait également donner son aval pour que les États-Unis puissent sortir de l’ALENA. [...] Tout ça pourrait se retrouver devant les tribunaux américains comme on l’a vu dans le contexte des décrets sur l’immigration. »

Une chose est sûre : le comportement le plus imprudent à avoir ces jours-ci, c’est de minimiser les menaces de Donald Trump. Il faut être pragmatique, résolu et lucide. Tout est possible.

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