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Panama Papers : un milliardaire canadien au coeur d'un stratagème de corruption international

Victor Dahdaleh a fréquenté la reine Élisabeth II et Bill Clinton, donné de petites fortunes aux universités canadiennes et dirigé un empire commercial. Il s'est aussi retrouvé au centre d'un scandale de corruption, avant d'être acquitté en 2013. Mais des informations contenues dans les Panama Papers l'incriminent, selon une enquête menée par CBC et le Toronto Star.

Des documents montrent que le milliardaire canadien d'origine jordanienne est bel et bien l'intermédiaire qui a versé des dizaines de millions de dollars en pots-de-vin à des responsables d'une compagnie d'aluminium étatisée de Bahreïn au début des années 2000 pour que le géant Alcoa obtienne d'elle des contrats de fourniture d'alumine.

Victor Dahdaleh, 72 ans, a toujours nié avoir agi illégalement et a été blanchi en 2013 des accusations qui pesaient contre lui au Royaume-Uni dans cette affaire.

Son client, une filiale de l'américaine Alcoa, a toutefois plaidé coupable en 2014 aux États-Unis à une accusation de corruption à la suite de ce scandale et a dû payer, avec la maison mère, une amende de 384 millions de dollars, l'une des plus lourdes dans ce type d'affaire aux États-Unis.

Le règlement entre le gouvernement américain et Alcoa parle d'un « Consultant A », au coeur des transactions :

  • En 1989, la filiale australienne d'Alcoa a embauché le Consultant A afin d'obtenir un contrat à long terme pour fournir de l'alumine à Alba, le producteur national d'aluminium de Bahreïn. « Le rôle du consultant prévoyait de trouver des fonds pour faciliter le versement de pots-de-vin à des responsables bahreïnis », selon les conclusions de l'enquête.
  • Vers 2002, au lieu de facturer Alba directement, Alcoa of Australia transmettait les documents à deux sociétés extraterritoriales, AAAC et Alumet, contrôlées par le Consultant A. AAAC a revendu l'alumine à Alba à un prix majoré de 79 millions de dollars américains entre 2002 et 2004.
  • À partir de 2005, les deux compagnies du Consultant A ont acheté l'alumine d'Alcoa of Australia et l'ont revendue à Alba, empochant 188 millions de dollars américains jusqu'en 2009. Mais dans les faits, ces compagnies qui jouaient le rôle d'intermédiaires ne manutentionnaient jamais l'alumine en question.
  • Le Consultant A a utilisé une partie de ces revenus pour « s'enrichir » et une autre pour verser « des pots-de-vin de l'ordre de 110 millions de dollars à des responsables bahreïnis ». On compte parmi eux un haut responsable du gouvernement, des directeurs et gestionnaires d'Alba ainsi qu'un membre de la famille royale de Bahreïn.

Les informations contenues dans les Panama Papers ne laissent planer aucun doute : Victor Dahdaleh était bel et bien ce fameux « Consultant A ». Dans ces millions de documents qui ont fait l'objet d'une fuite en avril, on retrouve un courriel que Victor Dahdaleh a envoyé en 2007 à la firme d'avocats panaméenne Mossack Fonseca où il déclare : « ce courriel confirme [...] ma qualité de propriétaire et de directeur d'Alumet », une des entreprises extraterritoriales utilisées pour revendre l'alumine. Plusieurs autres documents l'identifient comme étant le propriétaire d'Alumet.

L'homme d'affaires n'a jamais été accusé aux États-Unis, mais a dû faire face à huit chefs d'accusation de corruption, complot et blanchiment d'argent en 2011 au Royaume-Uni, où il vit.

Il a finalement été acquitté en 2013. Deux témoins-clés de la Couronne ne se sont pas présentés au tribunal pour témoigner et un autre témoin a changé sa version des faits.

Victor Dahdaleh n'a jamais nié avoir payé des responsables de Bahreïn, mais, invoquant une doctrine du droit criminel britannique, affirmait qu'il ne s'agissait pas de pots-de-vin puisque ces paiements étaient connus et approuvés par les autorités bahreïnies et constituaient une pratique normale en affaires à l'époque à Bahreïn.

Une poursuite civile intentée aux États-Unis par Alba alléguait qu'Alcoa, Dahdaleh et d'autres intervenants avaient pris part à un complot et posé des gestes de corruption et de fraude. Cette poursuite s'est soldée par une entente hors cour.

Joint par CBC et le Toronto Star, le porte-parole de Victor Dahdaleh, Timothy Bell, affirme que le verdict de la justice britannique est « définitif » et que le plaidoyer d'Alcoa aux États-Unis n'y change rien. Selon lui, il fallait préserver l'anonymat des acteurs dont il est question dans le dossier américain (d'où le pseudonyme Consultant A), « pour des raisons d'équité et de justice ». Il n'a toutefois pas voulu préciser si Victor Dahdaleh est en fait le Consultant A.

« M. Dahdaleh n'a jamais été reconnu coupable d'aucun délit nulle part dans le monde », soutient M. Bell dans un courriel.

Toutefois, selon Julian Knowles, un avocat britannique spécialisé dans les crimes commerciaux, les arguments de M. Dahdaleh ne tiendraient plus la route en vertu d'une nouvelle loi votée en 2010 au Royaume-Uni.

« Selon cette nouvelle loi, il est clair que même si un responsable public obtient un OK de ses supérieurs [pour accepter un pot-de-vin], ça reste un crime, affirme-t-il dans une entrevue au Toronto Star. Nous avons précisément changé la loi pour ce genre de cas, parce qu'il y avait trop d'échappatoires ».


Des dons et des lauriers

Alors que la justice américaine se saisissait de l'affaire d'Alcoa dès 2008, des universités canadiennes décernaient des honneurs à Victor Dahdaleh.

Quand l'ex-président américain Bill Clinton a reçu un diplôme honorifique de l'Université McGill en 2009, c'est Victor Dahdaleh qui pilotait le dossier. Il était présent lors de la cérémonie durant laquelle il a lui-même placé l'écharpe sur les épaules de l'ancien chef d'État avant de lui donner l'accolade.

Il est également membre depuis 1995 du conseil d'administration du McGill University Trust, l'organe de l'Université qui s'occupe des collectes de fonds au Royaume-Uni.

L'établissement d'enseignement montréalais n'a pas répondu aux questions de CBC, à savoir à quel moment a-t-elle été mise au courant des allégations concernant Victor Dahdaleh, et si sa présence lors de la cérémonie en l'honneur de Bill Clinton était appropriée compte tenu des allégations.

L'Université n'a pas précisé si elle avait déjà pensé l'exclure du conseil d'administration du McGill University Trust.

L'Université Saint-François-Xavier, en Nouvelle-Écosse, lui a quant à elle remis un doctorat honorifique en décembre. On soulignait à cette occasion sa carrière d'homme d'affaires et les dons qu'il a faits à des universités au Canada et à l'étranger.

L'Université York, à Toronto, a aussi annoncé fin 2015 qu'elle créera un institut pour la santé mondiale qui portera son nom, après avoir reçu un don de 20 millions de dollars de sa part.

York et Saint-François-Xavier n'ont pas répondu aux questions de CBC, qui demandait si elles étaient au courant des allégations entourant Victor Dahdaleh et si ces allégations auraient pu influencer leur décision d'honorer ou non sa contribution.

D'après les informations de Zach Dubinsky, de CBC

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