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Pénurie de main-d'oeuvre dans les salons de coiffure

Il pourrait devenir de plus en plus compliqué de rafraîchir sa coupe de cheveux ou de venir à bout d'une repousse gênante. Les salons de coiffure peinent à recruter de la main-d'œuvre alors que les finissants dans le domaine se font de plus en plus rares.

Un texte de Carl Marchand

L'an dernier, il n'y a eu que 784 diplômés pour la province dans les différents programmes de coiffure du réseau public.

À Québec, la chaîne de salons Est-ce qu’on te coiffe? regroupe une soixantaine d’employés répartis à travers cinq établissements. Il fallait deux mois il y a quelques années pour recruter un nouvel employé, ce délai atteint maintenant de huit à neuf mois.

« Dans la période des fêtes, on a eu beaucoup de nouveaux clients qui n'avaient plus de place chez leur propre coiffeuse, et ça allait juste en janvier pour un rendez-vous », raconte la directrice générale, Karine Couture.

Le délai pour voir un coiffeur dépasse souvent un mois dans la capitale. Plusieurs salons abandonnent aussi les périodes sans rendez-vous.

« C'est décourageant aussi pour développer son entreprise. Je serais prête à ouvrir d'autres succursales, mais je n'ai pas assez de personnes pour ouvrir des salons », déplore Mme Couture.

« C’est très difficile. Je refuse beaucoup de clients. J’ai beaucoup de potentiel dans un salon neuf au goût du jour au centre du secteur Charlesbourg. C’est décevant », confie Valérie Larocque du Salon Valérie, située sur le boulevard Henri-Bourassa à Québec.

L’entrepreneure a déménagé dans ses nouveaux locaux en 2015, mais il n’y a que trois employés pour occuper les dix espaces disponibles

La pénurie de main-d’œuvre qui a d’abord touché la Capitale-Nationale a frayé son chemin jusqu’à la métropole, explique Stéphane Roy, président de l’Association coiffure Québec.

« Les travailleurs actuels donnent aussi de moins en moins d'heures. La moyenne d'heures travaillées est passée de 37 heures à 30 heures par semaine », constate-t-il.

Recrutement international

Karine Couture est même allée jusqu’à parrainer la demande d’immigration de coiffeurs de la France qui étaient prêts à venir s’installer ici. Chaque fois, la procédure a été refusée, car le domaine n’est pas considéré en pénurie de main-d’œuvre.

« Ce n'est pas parce que les gens ne veulent pas. Je reçois plus de CV de candidats de la Tunisie, de France. Mais malheureusement, on ne peut pas faire de démarche, c'est trop de temps et trop d'argent pour rien », explique Mme Couture.

La main-d’œuvre française représente de l’or en barre pour les salons québécois. La formation pour devenir coiffeur en France est beaucoup plus longue qu’ici, soit quatre ans au total.

Deux années sont consacrées à apprendre les rudiments de la coiffure. Les deux autres années servent à obtenir son brevet, obligatoire pour ouvrir son salon et pour l’utilisation des produits chimiques.

Manque de relève

Àu Québec, à l’image d’autres domaines d’études professionnelles, les jeunes boudent la coiffure. Il n’y a qu’une soixantaine d’élèves inscrits au programme offert au Centre de formation professionnelle (CFP) de Limoilou et une trentaine à celui de Lévis.

À Lévis, la propriétaire du salon Imagin’Hair, Sophie Cadorette lancera son académie privée de formation en août. Une façon de pallier la fermeture de deux écoles de coiffure de la région de la Capitale-Nationale au cours des dernières années.

Pour expliquer le manque d'intérêt pour la coiffure, Mme Cadorette mentionne que les données officielles sur le salaire dans le domaine peuvent en rebuter plus d’un.

Le revenu moyen atteint 18 000 $ par année, selon Emploi Québec. Pour un horaire à temps plein, c’est moins que le salaire minimum. Nombreux sont ceux qui en doutent cependant dans l’industrie.

« Je prétends qu'il y a beaucoup de gens qui ont des baccalauréats qui ne doivent même pas gagner le salaire d'une coiffeuse », affirme Sophie Cadorette.

Après sept à huit ans de pratique, les coiffeurs et coiffeuses peuvent aspirer à un chiffre d’affaires « dans les six chiffres », assure l'entrepreneure.

« Un coiffeur qui fait uniquement le salaire minimum, il a un gros problème. Ce n’est pas réaliste », soutient Stéphane Roy de l’Association coiffure Québec.

Le travail au noir est aussi fréquent en coiffure. Cela peut expliquer la disparité qui existe entre les données officielles et la réalité sur le terrain.

Environ la moitié des 24 000 coiffeurs et coiffeuses de la province louent une chaise dans un salon et pratique comme travailleurs autonomes. À ce titre, pas besoin de percevoir de TPS et TVQ sur des revenus inférieurs à 30 000 $ par année.

Il se produit dans le monde de la coiffure la même chose que dans l’industrie du taxi avec l’arrivée d’Uber, insiste Stéphane Roy : des travailleurs qui paient leurs taxes et d’autres non.

« Même métier, mais deux vitesses. Nous, on voudrait que le gouvernement fasse en sorte que dès le premier dollar, le coiffeur paie la TPS et la TVQ. Ça serait plus juste », plaide-t-il.

Quant à la relève, le boom démographique qui s’est fait ressentir dans plusieurs écoles finira bien pas se traduire dans les écoles professionnelles, espère Stéphane Roy.

D'ici là, les clients devront apprendre à gérer leurs besoins capillaires avec l’agenda en main et s’attendre à débourser davantage.

« Il va falloir que le client prenne des rendez-vous plus d'avance, soutient Karine Couture. Mais c'est sûr et certain que ça va générer une demande plus grande, donc probablement aussi qu'on va voir le marché de la coiffure évoluer sur la question des prix », conclut-elle.

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