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Peut-on se débarrasser de la carpe asiatique… en la mangeant?

Les Grands Lacs et plus récemment le fleuve Saint-Laurent hébergent un hôte indésirable : la carpe asiatique. Ce poisson vorace ravage l'écosystème et se reproduit à grande vitesse, nuisant aux espèces indigènes. Pour éradiquer la carpe, ne pourrait-on pas la pêcher commercialement? Pourrait-on l'ajouter à notre menu et créer du même coup une nouvelle économie?

Un texte d’Emmanuelle de Mer

L’idée est déjà exploitée aux États-Unis, particulièrement dans le bassin versant du fleuve Mississippi, où pullulent les carpes.

Quelques entrepreneurs ont flairé la bonne affaire, alléchés par le marché asiatique, où la carpe constitue un mets de choix.

« En Chine, ce sont des espèces très, très prisées au niveau de l’alimentation », a confirmé en février dernier le directeur de la Chaire de recherche du Canada en génomique et conservation des ressources aquatiques de l’Université Laval, Louis Bernatchez, à l’antenne de l’émission Matins sans frontières, de Radio-Canada.

« Il y a eu des demandes pour ça aux États-Unis; il y a eu importation de ces poissons-là pour faire de la production. Pour beaucoup de monde [en Chine], ils ont une valeur alimentaire importante », a ajouté M. Bernatchez.

Avec un tel marché, pas étonnant que ce soit une Sino-Américaine, Angie Yu, qui a lancé en 2013 Two Rivers Fisheries, une entreprise basée au Kentucky, au confluent des fleuves Mississippi et Ohio. Depuis 2013, la compagnie est devenue une référence dans ce marché, pêchant, congelant et exportant des carpes dans une douzaine de pays. Cette année, l’entreprise espère que sa capacité de production atteindra 4 millions de livres de poisson.

Le parcours a cependant été ardu : former les pêcheurs, les convaincre d’exploiter la carpe à temps plein, construire une usine, transformer les poissons en galettes, saucisses et autres dumplings… et développer un marché basé sur les exportations.

En effet, si les communautés asiatiques et sud-américaines aux États-Unis représentent un créneau potentiel pour la carpe, la demande est encore loin d’être suffisante. Jusqu’à présent, la carpe est considérée comme un produit de niche aux États-Unis, même si certains restaurants de Saint-Louis, Chicago, Los Angeles, New York et Boston l’ont ajoutée à leur menu.

À cela s’ajoute la faible valeur de la carpe sur le marché, à quelques cents la livre, alors que les producteurs en Asie exploitent ce poisson en grande quantité et à très peu de frais.

Y a-t-il un intérêt au Canada?

Questionnés sur ce marché potentiel, Ottawa et Québec n’ont exprimé aucun intérêt pour la commercialisation de la carpe asiatique.

D’abord, la population de la carpe au Canada est nettement insuffisante.

« Ce n’est pas un outil qu’on utiliserait au début d’une invasion », confirme la gestionnaire du Programme sur la carpe asiatique à Pêche et Océans Canada, Becky Cudmore. « Ce n’est pas considéré au pays. »

De plus, le gouvernement fédéral veut éviter de créer un marché et ainsi d’ouvrir la porte à une demande pour la carpe asiatique, puisque le but est de l’éradiquer.

« On essaie [aux États-Unis] de créer des marchés, pour l’alimentation animale, par exemple, ou pour l’exportation vers d’autres pays », note Mme Cudmore, mais « ce n’est pas vraiment viable. Les gens aiment ce qui est familier. »

De son côté, Québec est tout aussi ferme : pas question d’exploiter commercialement la carpe. Les efforts aux États-Unis servent même de contre-exemple.

La biologiste et porte-parole pour le dossier des carpes asiatiques au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, Véronik de la Chenelière, rapporte qu’en plus des initiatives privées, Washington a subventionné des pêcheurs commerciaux pour retirer les carpes des cours d’eau, notamment de la rivière Illinois, un affluent du Mississippi.

Sur une période d'environ 4-5 ans, ils en ont capturé quelques milliers de tonnes.

« Il y a peut-être un effet sur la taille moyenne des carpes, qui a diminué », explique Mme de la Chenelière. « Mais tout ce que ça indique, c'est qu'elles se reproduisent plus tôt, et atteignent la maturité sexuelle plus tôt, ce qui n'est pas tellement ce qu'on souhaite. »

« S'il y avait quelque chose d'un peu miraculeux, avec la taille des populations [de carpes asiatiques] et l'intérêt démontré par les Américains depuis les 10-15 dernières années, il y aurait déjà eu des résultats plus probants », ajoute-t-elle.

Les stratégies préconisées

Québec et Ottawa concentrent leurs efforts dans la prévention, afin d’éviter que les carpes s’installent en grand nombre en eaux canadiennes.

L’important est d’agir rapidement. Dans le bassin versant du Mississippi, « le passage à l'action a été quand même assez tardif. On voit à quel point c'est limité, les possibilités d'impact une fois qu'on a une population explosive, bien établie », souligne Véronik de la Chenelière.

Parmi les mesures mises en place, Québec interdit désormais la possibilité d'utiliser des poissons-appâts vivants pour la pêche.

La province et le fédéral veulent aussi sensibiliser les plaisanciers à l’importance de nettoyer et d’examiner les embarcations, afin d’empêcher le déplacement de toutes espèces envahissantes (carpes, moules zébrées, myriophylle à épi, etc.).

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