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Pourquoi Marine Le Pen fait-elle peur aux investisseurs?

Échaudés par le Brexit et l'élection de Donald Trump, les investisseurs boursiers, surtout les grands opérateurs de marché, commencent à exprimer de l'inquiétude face à l'élection présidentielle de France en mai.

Une analyse de Gérald Fillion

Les sondages indiquent que la candidate d’extrême-droite Marine Le Pen, chef du Front national, est de plus en plus populaire. Des experts affirment qu’elle dirige aujourd’hui le premier parti de France, qu’elle sera en tête des votes à l’issue du premier tour et qu’elle pourrait gagner le deuxième tour, devenant ainsi présidente de la république française. Cela dit, les sondages donnent toujours, il faut le préciser, le leader de la droite François Fillon ou le centriste Emmanuel Macron gagnant au deuxième tour.

La montée de Marine Le Pen provoque plus d’inquiétude que celle de Donald Trump pour plusieurs raisons qu’on va explorer dans un instant. D’abord, une précision : les opérateurs des marchés, les économistes, les grandes firmes d’études économiques ne souhaitaient pas la victoire de Donald Trump aux États-Unis et prévoyaient des conséquences néfastes à court, moyen et long terme.

La surprise a été totale le 8 novembre dernier, les marchés se sont effondrés dans la nuit du 8 au 9 novembre, avant de rebondir dans la journée du 9 et dans le mois suivant. Pourquoi? Parce qu’une fois cette surprise passée, on a constaté que Donald Trump avait un programme de réduction d’impôts et de réglementations, d’investissements massifs dans les infrastructrures, qui pourrait stimuler sensiblement l’économie. Surtout, ce plan pourra aller de l’avant avec un Congrès républicain, qui lui sera favorable.

Des effets sur la dette, l'euro, l'économie

Voilà. Maintenant, les analystes affirment que l’élection possible de Marine Le Pen fait grimper les coûts d’emprunt de la France depuis quelques mois. Les investisseurs se tournent davantage vers les obligations de dette allemande au détriment des obligations françaises, qui sont offertes à un coût d’intérêt plus élevé pour le pays.

Le taux sur une obligation à 10 ans est passé de 0,09 % en septembre 2016 à 1 % aujourd’hui. Le taux allemand n’est que de 0,28 % en ce moment : c’est un rendement très faible, mais c’est un investissement très sûr. Jamais en plus de 4 ans l’écart entre les taux français et allemand n’aura été aussi grand.

Les risques associés à Marine Le Pen sont jugés plus importants que ceux associés à Donald Trump. Pour plusieurs raisons :

  1. L’élection de Marine Le Pen s’inscrirait dans un contexte de turbulence en Europe, alors que le Royaume-Uni prépare son Brexit, sa sortie de l’Union européenne, que la crise grecque se poursuit et que l’Italie est en difficulté;
  2. Marine Le Pen veut sortir la France de l’euro, ce qui pourrait, selon le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, ajouter plus de 30 milliards de dollars aux coûts annuels en intérêts. Marine Le Pen souhaite également tenir un référendum, comme celui du Royaume-Uni, sur l’appartenance de son pays à l’Union européenne;
  3. Et puis, la France est un pays endetté. Le journal Le Parisien rapportait mardi que l’ancien patron de la BNP Michel Pébereau s’inquiète des effets d’une dette de 2200 milliards d’euros sur «  [l']influence internationale et [l']indépendance [de la France].  » L’effet Le Pen sur les taux pèse sur la dette du pays, dit-il, et sur la crédibilité financière et économique de la France.

Est-ce exagéré?

Une fois que tout cela a été dit, il faut tempérer les appréhensions. Les résultats du Brexit et de l’élection américaine ont été surprenants, mais l’économie et les marchés financiers ne sont pas du tout effondrés. Plus de peur que de mal… du moins pour l’instant! Le vote sur le Brexit est récent et la sortie du Royaume-Uni de l’ensemble européen n’est pas encore faite. On ne sait pas si l’Écosse va tenir un nouveau référendum sur sa souveraineté. Et aux États-Unis, nous en sommes qu’aux remières semaines de la présidence de Donald Trump.

Cela dit, il est clair que l’enjeu pour la France suscite plus d’incertitudes que les enjeux vus au Royaume-Uni et aux États-Unis. Dans le cas du Brexit, le Royaume-Uni a gardé des pouvoirs financiers et économiques importants, notamment sur sa propre monnaie et sa politique monétaire, ce qui réduit aujourd’hui la portée des bouleversements attendus.

Dans le cas de Donald Trump, les États-Unis demeurent un pays souverain, avec sa monnaie, sa réserve fédérale. Les changements proposés par la nouvelle administration dérangent, c’est clair, mais fondamentalement, les États-Unis demeurent la première puissance mondiale.

La France, si elle choisit Marine Le Pen, met beaucoup sur la table. La stabilité de l’Europe est en jeu, l’avenir de la monnaie unique, la force financière de la France avec sa dette, ses coûts d’emprunt et la valeur d’une éventuelle nouvelle devise. Est-il exagéré de croire qu’une fuite des capitaux puisse survenir avec l’élection de Marine Le Pen et avec la disparition de l’euro en France?

Une crise politique s’annonce également si les Français choisissent la candidate du Front national puisque ce parti ne possède, pour l’instant, que deux sièges à l’Assemblée nationale. Et qu’en serait-il de l’influence géopolitique du pays, de la mobilité de la population avec une sortie de la zone Schengen, et du vivre-ensemble avec les immigrants et les groupes minoritaires?

Un « Frexit doux »?

L’agence Associated Press a interviewé Jean Messiha, l’économiste derrière le programme électoral de Marine Le Pen. Il est d’avis qu’un Frexit, comme le Brexit britanique, serait doux et comporterait des négociations avec les partenaires pour une sortie encadrée de la France de la monnaie unique et de l’Union européenne.

Son élection « représenterait un choc pour l’Europe qui amènerait les partenaires à la table de négociations », affirme Jean Messiha. Une nouvelle entente sur la monnaie serait négociée pendant six mois, prédit-il.

« La sortie d’un pays aussi important que la France n’est pas un événement mineur, ajoute-t-il. Il y aura des effets collatéraux très importants sur la zone euro. Les partenaires seront forcés de venir à la table et de négocier une sortie de la France en douceur, non pas seulement dans notre intérêt, mais dans le leur aussi. »

Selon lui, une nouvelle monnaie, le retour du franc français disons, entraînerait une baisse qui serait gérable de la valeur de la monnaie du pays, de 5 à 10 % face au dollar américain. Il rappelle que l’euro a chuté de 23 % depuis 2014, ce qui aide par ailleurs les exportateurs européens.

Sur les marchés, il n’est pas possible de s’asseoir sur nos mains et d’attendre le résultat. Les investisseurs agissent maintenant avec les données disponibles et se posent toutes ces questions. Elles sont peut-être exagérées, hors propros, déplacées, mais elles sont tout de même posées parce que, oui, Marine Le Pen pourrait gagner le 7 mai prochain.