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Quand l'industrie pétrolière investit dans l'éolien

Au Québec, plus de 20 % de la capacité éolienne est détenue par des compagnies qui transportent du pétrole. L'Alberta et l'Ontario suivent non loin derrière. L'industrie de l'or noir serait-elle en train de prendre un virage vert?

Un texte de Laurence Martin

Le vent n'est pas une denrée rare dans le sud de l'Alberta. Les turbines non plus. Les terres près de Lethbridge, connues surtout pour leur forte concentration de conservateurs et de créationnistes, hébergent aussi l’un des plus grands parcs éoliens du pays.

Ses propriétaires? Une compagnie spécialisée dans l'énergie verte, EDF EN Canada, et... Enbridge.

La société albertaine, qui exploite l’un des plus longs réseaux de pipelines de pétrole brut en Amérique du Nord, détient 50 % du parc Blackspring Ridge.

Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres. Partout au pays, des entreprises du secteur pétrolier misent sur le vent pour faire de l'argent. Un phénomène mondial qui a débuté au Canada en 2002, mais qui s'est accéléré depuis quelques années.

Où se trouvent les parcs éoliens de l'industrie pétrolière?

Sources: Canwea, Enbridge, TransCanada et Suncor

En Alberta, 13 % de la capacité éolienne appartient à des compagnies qui produisent ou transportent du pétrole. En Ontario, c'est 9,5 % et au Québec, 21 %, selon des données compilées par Radio-Canada.

Pourquoi miser sur le vent?

D'abord, la baisse des coûts rend l’éolien plus attrayant pour le secteur pétrolier.

« Il y a quelques années, il fallait dépenser environ 4 millions de dollars pour générer un mégawatt d'électricité avec des éoliennes », explique le vice-président d’Enbridge, Vern Yu. « Aujourd’hui, en Amérique du Nord, ça tourne plutôt autour de 1,5 à 2 millions de dollars. »

Ensuite, l'éolien est maintenant considéré comme un investissement stable, avec, notamment, des programmes de rachats d'électricité à des taux garantis dans plusieurs juridictions. Ces programmes ont parfois été critiqués pour être très coûteux pour les consommateurs d'électricité.

Même les caisses de retraite investissent dans le secteur.

Et puis, l’éolien, comme le solaire d'ailleurs, est un marché en pleine expansion. En Alberta, 30 % de l'électricité produite en 2030 devra être « propre ». En Saskatchewan, c'est 50 %. Ces exigences gouvernementales créent de nouveaux marchés et l'industrie pétrolière ne veut pas manquer le bateau.

Contrairement au président américain, Donald Trump, qui souhaite relancer l'industrie des énergies fossiles, comme le charbon, des compagnies qui ont fait leur pain et leur beurre avec l'or noir parlent désormais de l'importance de s'adapter, de diversifier les investissements et de « développer l'énergie propre ».

Une véritable transformation?

Mais est-ce une véritable transformation? L'industrie pétrolière canadienne a-t-elle entamé un vrai virage vert? Le directeur principal d'Équiterre, Steven Guilbeault, croit qu'il ne faut pas s'emballer trop vite.

Par exemple, 50 % des actifs d'Enbridge sont toujours dans le pétrole, 45 % dans le gaz naturel, contre 5 % pour les énergies renouvelables. Et pourtant, ajoute Steven Guilbeault, à entendre parler parfois certaines entreprises du secteur pétrolier, « c'est comme si elles étaient plus des entreprises d'énergie renouvelable que de pétrole ».

L'exemple le plus frappant, selon lui? La compagnie anglaise British Petroleum, qui s'était rebaptisée au début des années 2000 Beyond Petroleum (« Au-delà du pétrole »).

« Après un an, on s'est rendu compte que c'était de la frime », ajoute M. Guilbeault.

L'argent et encore l'argent

Le président de l'Association des services pétroliers du Canada, Mark Salkeld, refuse de parler d'une opération publicitaire pour redorer l'image de l'industrie. « On n'investit pas ce genre de montants simplement pour les relations publiques », dit-il.

Selon lui, il ne faut pas aller chercher bien loin pour comprendre la motivation des sociétés productrices et exportatrices de pétrole.

Mais pourquoi, si l'éolien est de plus en plus rentable, ne pas faire une transition plus rapide vers des énergies propres?

« La transition prend du temps », affirme Mark Salkeld. Il explique qu'à l'heure actuelle la demande pour les produits pétroliers est encore très forte, pas seulement dans le transport, mais aussi pour des produits dérivés, comme les ordinateurs, les téléphones, les chaussures, etc.

Steven Guilbeault, d'Équiterre, croit tout de même que le virage vers le renouvelable pourrait aller beaucoup plus vite si les gouvernements cessaient de subventionner les pétrolières pour soutenir davantage les énergies vertes.

Le vent a donc commencé à tourner, mais pas encore assez vite, selon certains.

Avec la collaboration de Nicolas Pelletier

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