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Québec prévient Ottawa que la dégradation des brise-glaces met en péril la Stratégie maritime

EXCLUSIF- Le piètre état de la flotte de brise-glaces de la Garde côtière (GCC) inquiète au plus haut point Québec. Dans une lettre obtenue par Radio-Canada, le gouvernement Couillard se dit fortement préoccupé par la situation et réclame une rencontre avec Ottawa.

Un texte de Marc Godbout

La lettre est adressée au ministre fédéral des Pêches et Océans, Dominic Leblanc. « Le risque d'une réduction de l'accessibilité des ports ou de la mobilité des navires sur le Saint-Laurent met en péril nos objectifs de développement économique et de sécurité », peut-on lire.

Le ministre délégué aux Affaires maritimes, Jean D'Amour, y souligne également que « toute indisponibilité d'un brise-glace entraîne d'importantes conséquences sur le trafic maritime intérieur et international ».

Après les révélations de Radio-Canada au sujet du manque de fiabilité de la flotte des brise-glaces, Québec veut obtenir des réponses.

Le gouvernement Couillard a promis 30 000 nouveaux emplois grâce à une meilleure utilisation du fleuve Saint-Laurent comme levier économique. Il considère que la situation actuelle risque de contrecarrer cet objectif.

Les préoccupations de Québec s'ajoutent à celles de grands joueurs de l'économie, dont Rio Tinto, qui demandent l'intervention d'Ottawa pour prévenir une crise.

Des centaines de millions de dollars sont en jeu. Et la situation ne peut que s'aggraver, révèle une enquête de Radio-Canada.

Tout un couloir commercial stratégique deviendra vulnérable au cours des prochains mois.

Il suffit de se rendre aux installations portuaires de Rio Tinto à Saguenay pour comprendre à quel point les problèmes de la flotte de brise-glaces de la Garde côtière soulèvent de vives inquiétudes chez des acteurs clés de l'économie.

Cent vingt navires par année franchissent le Saint-Laurent avant d'emprunter le Saguenay pour alimenter en matières premières les alumineries de Rio Tinto.

Or, plusieurs sont déjà restés prisonniers des glaces pour une simple raison : le manque de disponibilité de brise-glaces de la Garde côtière.

La plus importante entreprise minière et métallurgique du Canada croise les doigts. Redémarrer une seule usine coûte « des dizaines et des dizaines de millions de dollars », soutient Rio Tinto, dont les 5 alumineries emploient 4000 travailleurs dans cette région.

« Haut risque de pannes, de défaillances catastrophiques »

Des milliers de pages de documents obtenus par Radio-Canada en vertu de la Loi sur l'accès à l'information dressent un portrait plutôt alarmant de l'état des brise-glaces.

La situation est même jugée « critique » par Pêches et Océans, dont relève la Garde côtière. Un document secret, hautement caviardé, va encore plus loin.

L'âge moyen des six brise-glaces moyens et lourds qui desservent le golfe du Saint-Laurent, le fleuve Saint-Laurent et le Saguenay est maintenant de 36 ans. Normalement, un navire de la marine marchande ne navigue plus après 20 ans dans les mêmes eaux.

Or, au moins un brise-glaces doit maintenant être mis au rancart chaque année pour y subir des travaux majeurs... durant la saison hivernale. Ceux qui sont disponibles doivent compenser, souvent avec des capacités réduites.

En entrevue, le sous-commissaire aux opérations de la Garde côtière a répondu au constat révélé dans les documents de sa propre organisation : « La flotte est en fait très fiable. On a des programmes d'investissements présentement pour prolonger la vie de nos navires. L'idée des investissements qu'on est en train de faire, c'est de diminuer la vulnérabilité. »

L'incertitude s'installe, la réputation d'un couloir commercial en jeu

Importateurs, exportateurs, autorités portuaires, armateurs canadiens et étrangers dénoncent par l'entremise de différents regroupements un service déficient et l'absence de solution.

L'absence de financement d'Ottawa pour remplacer les brise-glaces est au cœur du problème. Jusqu'ici, les pressions en coulisse n'ont rien donné.

L'inertie d'Ottawa est dénoncée par la Société de développement économique du Saint-Laurent. La SODES craint que le commerce ne ralentisse et que des entreprises ne se tournent vers d'autres options. « Si cet axe d'échange économique n'est pas fiable, elles iront ailleurs », explique Nicole Trépanier.

Cette réalité tranche avec la volonté d'Ottawa d'aplanir les obstacles au commerce, notamment avec l'Union européenne. Après tout, tous ces biens devront se rendre à destination... même en hiver.