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Régis Labeaume, l’immigration et l’économie

ANALYSE - Dans un point de presse mercredi matin dont seul le maire de Québec a le secret, appuyé sur son bureau, prêt à partir, en retard pour se rendre à son rendez-vous avec son ami Denis Coderre à Montréal, Régis Labeaume a livré un plaidoyer très intéressant sur ce qui semble alimenter, ces jours-ci, la colère, la frustration et même la haine chez certaines personnes.

Son analyse est partielle, il faut le dire, parce qu’elle se concentre, en grande partie, sur la question des confessions et des signes religieux. Il faut aller plus loin. Mais il est l’un des rares politiciens à nommer les choses par leur nom et à entraîner la classe politique vers une prise de conscience essentielle, sur une piste intéressante.

J’attire votre attention sur deux déclarations du maire :

  • « Nous, les politiciens, on est en train de se déconnecter de la population, a-t-il dit aux journalistes. Et ne vous y trompez pas : le message de l’extrême droite est de plus en plus efficace. »
  • « L’immigration, excusez-moi : on va avoir besoin de l’immigration! Quand je regarde ce qui se passe à Montréal et qu’on ne m’a pas encore donné les moyens - l’assouplissement des règles d’immigration - pour que je puisse amener les francophones que je veux amener ici à Québec, je rage! [..]) Alors, c’est quoi le plan? »

La ville de Québec est au plein emploi avec un taux de chômage sous la barre des 4 %. On comprend donc que la croissance économique passe par l’arrivée de nouveaux citoyens. Mais, avec la population active qui commence lentement à baisser, le Québec et sa capitale font face à un enjeu démographique majeur, qui aura un effet économique décélérateur.

Grande responsabilité

Alors, ce que dit le maire Labeaume, c’est qu’on a besoin d’immigrants et qu’il faut faire en sorte que leur intégration se passe bien. Mais, pour y arriver, la classe politique a la très grande responsabilité d’écouter ce que les gens expriment, d’entendre leurs craintes, leurs peurs, leur opposition dans certains cas. C’est exigeant pour les décideurs publics.

Expliquer, démontrer, rassurer, faire comprendre que le Québec a besoin d’immigration francophone pour faire fonctionner son économie et maintenir des services publics larges et étendus, c’est tout un mandat! Mais, c’est à ce rendez-vous que nous convie le maire de Québec.

Selon le gouvernement du Québec, d'ici 2024, il y aura 1,5 million d'emplois à pourvoir et c'est plus d'un poste sur 5 qui sera comblé par un immigrant. Il y a actuellement 700 000 immigrants dans la population active. En 2024, on approchera la barre du million.

Déconnection

Par ailleurs, la déconnection dont parle le maire Labeaume ne concerne pas seulement l’enjeu des accomodements raisonnables, de l’accueil des demandeurs d’asile ou de l’immigration en général. Elle est bien plus large. Elle est flagrante, dans les faits, depuis plusieurs années, partout dans le monde.

La mondialisation a déçu trop de gens, qui ont été tablettés, mis de côté, remerciés. Trop de familles ont dû s’endetter pour survivre, alors que leurs emplois ont été délocalisés, leurs salaires réduits, leurs conditions de travail altérées.

Force est de constater que des politiciens cyniques se sont emparés de cette colère et de cette déception pour faire croire à des millions de personnes que le grand responsable de leur misère, c’est l’immigrant. À coup de raccourcis et de démagogie, des amalgames sont faits, le ressentiment monte, les extrêmes se gonflent.

Nommer les choses, ouvrir la discussion, expliquer à la population ce qui est train de se passer, relativiser, avec des chiffres précis, la place réelle des demandeurs d’asile, des immigrants, les coûts occasionnés par leur accueil et leur intégration, leur apport économique... C’est du travail et c’est aux décideurs publics de prendre le temps d’expliquer ce qui en est, de se connecter sur la population et d’oeuvrer à retisser le lien de confiance avec les citoyens. Sinon…

Sinon, comme le dit le maire Labeaume, c’est l’extrême droite qui gagne. C’est le rejet, c’est la colère. Alors, les décideurs publics doivent expliquer les enjeux et doivent protéger les exclus. Ils doivent réduire les inégalités et les incompréhensions. C’est fondamental.

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