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Salaire minimum à 15 $ : que retenir des études portant sur l'expérience de Seattle?

ANALYSE - Des chercheurs américains se sont penchés sur les effets de la hausse du salaire minimum à 15 $ à Seattle. Ils arrivent à des conclusions divergentes, qui ne sont pas nécessairement opposées.

Une étude de l'Université de Californie arrive à la conclusion que l'augmentation du salaire minimum n'a pas eu d'effet sur le niveau d'emploi, alors qu'une autre recherche, menée par l'Université de Washington, fait un lien avec une chute des heures travaillées.

Il y a 3 ans, Seattle a voté en faveur d'une augmentation progressive du salaire minimum à 15 $ de l’heure. Ainsi, pour les entreprises qui comptent plus de 500 employés et qui n’offrent pas de plan d’assurance maladie, le salaire minimum est passé à 11 $ l’heure en avril 2015, à 13 $ en janvier 2016 puis à 15 $ en janvier 2017. Pour les autres entreprises, le passage à 15 $ sera progressif jusqu’en 2021.

Les chercheurs de l'Université de la Californie ont concentré leurs recherches sur l’industrie de la restauration, qui compte un nombre important de travailleurs au salaire minimum. En regardant l’ensemble de la masse salariale, ils constatent une hausse générale des salaires de 1 % pour chaque tranche de 10 % de progression du salaire minimum. Ils ne voient pas d’effet notable sur le niveau d’emploi.

Les chercheurs de l'Université de Washington ont inclus, dans leur étude, un plus grand nombre d’industries pour vérifier les effets de la hausse du salaire minimum, de 11 $ à 13 $ en 2016. Ils ont, cependant, décidé d’exclure les grandes entreprises qui comptent de nombreuses boutiques et succursales, notamment McDonald’s et Starbucks, ainsi que d’autres chaînes qui comptent beaucoup de travailleurs au salaire minimum.

Ils affirment que la hausse du salaire minimum a mené à une baisse des heures travaillées. Pour chaque hausse de 1 $ de salaire, l’étude conclut qu’il y a eu une baisse de valeur de 3 $ en heures travaillées. En moyenne, la hausse du salaire minimum à 13 $ en janvier 2016 à Seattle a entraîné une baisse de 125 $ par mois en rémunération pour les travailleurs à faibles salaires, selon les chercheurs.

Cela dit, durant la même période, il y a eu croissance de 13 % des emplois à Seattle. Le taux de chômage est passé de 3,8 % fin 2015 à 2,6 % aujourd’hui.

Les deux études ont leur limite

L'étude des chercheurs de l'Université de la Californie est peut-être trop restreinte alors que celle de l’Université de Washington, qui a décidé aussi d’exclure des entreprises, semble faire un rapprochement rapide entre la hausse du salaire minimum et les heures travaillées.

Seattle est une ville qui connaît une forte croissance de son économie. La chute du chômage crée beaucoup de pression à la hausse sur les salaires, ce qui peut conduire à une réaction des entreprises à réduire les heures travaillées pour compenser la dynamique du marché sur les salaires.

Est-ce que le bouillonnement du marché de Seattle est le véritable reponsable de la baisse des heures travaillées? Est-ce que la hausse du salaire minmum est venue accélérer cette tendance? Les chercheurs de l’Université de Washington manquent de précision à ce niveau.

Cela dit, l'Alliance des restaurateurs de Seattle est d'avis qu'il faut prendre cette étude au sérieux parce qu'il y a beaucoup d'anecdotes sur le terrain qui font écho à ces résultats, selon l'organisation. En retour, des restaurateurs cités par le New York Times disent ne pas avoir réduit leur nombre d'employés depuis la hausse du salaire minimum. Certains affirment toutefois avoir augmenté les prix dans leur menu.

Il faut noter une chose également. Le salaire minimum à Seattle est à moins de 40 % du salaire moyen. Plusieurs économistes, dont Pierre Fortin chez nous, affirment qu’en bas de 50 % du salaire moyen, l’économie peut soutenir un salaire minimum à 15 $. Dans le cas de Seattle, en 2021, lorsque toutes les entreprises devront offrir un salaire minimum à 15 $ l’heure, on sera quelque part entre 40 et 44 % du salaire moyen.

Ça veut dire quoi de ce côté-ci de la frontière?

Cela dit, il est difficile de comparer le cas de Seattle avec ce qui se passe au Canada et au Québec notamment. Le contexte législatif est différent et le poids du salaire minimum par rapport au salaire moyen est plus important. Tout de même, il y a deux choses importantes à retenir selon le professeur Marc Duhamel, de l'Université du Québec à Trois-Rivières, qui était à RDI économie, mardi soir.

Premièrement, avec l'ubérisation et l'automatisation des emplois dont nous parlons beaucoup, « il y a vraiment un bénéfice pour les pouvoirs publics, selon Marc Duhamel, d'investir dans dans la collection et l'utilisation de données très précises sur le conditions de travail. [...] C'est important d'avoir des mesures qui sont relativement fiables, non seulement sur le salaire moyen d'un employé, mais également sur le nombre d'heures qu'il travaille. »

Deuxièmement, explique le professeur, « l'étude de l'Université de Washington démontre que les forces du marché semblent fonctionner tel qu'on le présume pour les gens à très faibles revenus. On sait que la mécanisation et l'automatisation, d'après la recherche qui est en train de se développer, va, d'une manière relativement importante, avoir une influence sur ces travailleurs. Et donc, ça devient très important de ne pas baser des politiques publiques sur la moyenne des travailleurs, par exemple, de l'industrie de la restauration, mais d'analyser concrètement l'influence que ça peut avoir dans d'autres secteurs beaucoup plus importants que la restauration comme le commerce de détail. »

Plusieurs analyses ont été publiées sur The Atlantic, le New York Times et le Washington Post notamment, qui ont inspiré ce texte.

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